Alexandre Mercereau (1884-1945)
Si l'on s'en tient à la notice de l'inénarrable
abbé Louis Bethleem, le censeur peu avisé qui nous a offert
avec ses
Romans à lire et romans à proscrire (Éditions
de la Revue des Lectures, 1932) des occasions de rire longtemps, Alexandre
Mercereau, était un «poète, directeur littéraire
aux éditions Jacques Povolozky & Cie, directeur du Caméléon,
écrivain humanitariste. [Et l'auteur de] Quelques recueils
de contes (Contes des ténèbres) et [d']une
nouvelle scabreuse, Seraphyma.»
Évidemment, c'est un peu court car Alexandre Mercereau de la
Chaume, né le 22 octobre 1884 à Paris, était tout
à la fois ceci et beaucoup d'autres choses.
De fait, durant le premier tiers du siècle dernier, Mercereau
fut en effet directeur littéraire d'une maison d'édition
spécialisée dans les livres illustrés de semi-luxe
(Povolozky & Cie), et dirigea les animations et conférences
d'un café littéraire situé à l'angle du boulevard
Montparnasse et de la rue Campagne-Denain (Le Caméléon).
Il avait commencé par faire profession de symbolisme en pénétrant
ce nouveau Parnasse qu'étaient les soirées de La Plume où
le jeune Salmon se flatte de l'avoir rencontré. Mercereau s'autorisait
alors le surnom bien baroque d'Eshmer Valdor. Mais le facétieux
Salmon le nomme en son journal (t.I, p.37) l'«indigène de
Saintonge», puisqu'il en était originaire.
À l'époque, Mercereau s'était fait connaître
en publiant des Thuribulums affaissés (éditions de
La Vie, 1904) dont l'intitulé dit assez le symbolisme total et le
maniérisme: on y trouve un souvenir de l'esprit décadent,
le goût du mot rare et, néanmoins, une sensibilité
moderne qui le rapproche de Laforgue et fera admettre le jeune homme par
ses contemporains avisés, tels René Ghil, le maître
de l'instrumentisme, dont le nom reste attaché au Pantoum des
Pantoum (Les Belles Lettres, 1998), qui fera de Mercereau son confident.
À trente ans à peine, ce jeune écrivain d'avenir voit
ses livres traduits en russe, en allemand, en anglais... À l'époque
où tous les chefs d'école formulent des doctrines et leur
forgent des noms rutilants d'«isme», il se contente, malin,
d'exercer une influence plus étendue car plus oecuménique,
plus pénétrante parce que moins dogmatique. Organisateur,
fédérateur, créateur, il semble équipé
d'une aura qui compte. Dans son Histoire contemporaine de la littérature
française de 1885 à 1914 (Eugène Figuière,
s.d.), Florian-Parmentier constate que «[...] M. Mercereau me semble
doué de toutes les qualités qui mènent presque infailliblement
au succès.» Et d'énoncer ses titres de gloire: avant
la première Guerre mondiale, Mercereau a monté avec Valmy-Baysse
la rédaction de La Vie, co-dirigé en Russie la revue
La
Toison d'or après avoir été à Moscou le
secrétaire de rédaction de La Balance, il a organisé
des expositions d'art français à Moscou, Saint-Pétersbourg,
Kiev, Odessa. Il a aussi créé la section littéraire
du Salon d'automne, institué le «Comité d'initiative
théâtrale» qui consiste en des lectures publiques au
Théâtre de l'Odéon de pièces d'auteurs nouveaux,
et puis il a pris une part active à la fondation de la Revue
indépendante et de La Rue ainsi que de la fameuse Vers
et Prose de Paul Fort. En somme, il est partout et même chez
les Esprits comme on va le voir.
L'un des grands moments d'Alexandre Mercereau, et l'un de ceux que
l'on a le mieux retenus, c'est sa participation à la fondation du
«groupe de l'Abbaye» qui, imaginé dès 1901 par
Charles Vildrac, René Arcos, Albert Gleizes et son père,
souhaitait mettre en oeuvre une Abbaye de Thélème telle que
décrite par François Rabelais lui-même, ou à
peu près, soit une véritable communauté utopique.
L'idée sera réalisée en 1906 grâce à
l'argent d'un autre jeune homme de lettres, Henri-Martin Barzun. L'équipe
achète un domaine et, afin d'assurer la matérielle, une presse,
avant de louer les services d'un vrai typographe... L'encre tache il est
vrai. Paraîtront quelques livres recherchés aujourd'hui de
René Arcos, Georges Duhamel, Paul Adam, Mécislas Golberg,
etc., ainsi qu'un volume collectif où chaque membre du groupe, bien
plus étendu que ce que nous laissons entendre ici, fournit de la
matière.
Pourtant, il ne reste plus en 1910 de l'Abbaye qu'une chimère
et la doctrine énoncée par Jules Romains: l'unanimisme. Le
critique Fernand Divoire porte un jugement sévère sur le
groupe dans sa Stratégie littéraire (Mille et une
nuits, 2005). Pour lui, l'utopie collective a été détournée
à leur profit par une poignée, dont Jules Romains et Georges
Duhamel, les plus entreprenants promoteurs de leurs propres travaux. Et
la belle machine utopique a viré à la «mutuelle de
publicité unanimiste» selon les mots de Mercereau, également
spécialiste de l'autopromotion. Il est alors en Russie. Quant à
Barzun, il a dû s'expatrier aux États-Unis, à peu près
ruiné par ses joyeux condisciples.
Oublié depuis cette heure de gloire pâlie, Alexandre Mercereau
avait plus d'une corde à son arc, on l'a deviné, et des dispositions
pour se retourner. Jusqu'à jouer l'égérie. C'est ce
que rappelle René-Louis Doyon dans Mémoire d'homme
(La Connaissance, 1953) où il peint l'homme, «petit, trapu,
barbu, aux yeux bleus», sous un jour moins plaisant: vaniteux, jaloux
du succès de Jules Romains, Mercereau trouva dès lors en
la personne de l'éditeur Eugène Figuière un soutien
impressionnable et tout dévoué (on comprend mieux le commentaire
enthousiaste de Florian-Parmentier cité plus haut...) Ce «superbe
sot, écrit Doyon, alors secrétaire de la maison d'édition
de Figuière, ne pouvait me souffrir puisque je n'avais pu digérer
ses «oeuvres» complètes ou non. Il ne manquait jamais
de me viser et, dois-je l'avouer, je nourrissais à son égard
des sentiments d'une douceur dont l'intensité n'a pas disparu après
tant d'années.» Ce que c'est que l'histoire littéraire...
Pour finir, il est une porte du cabinet Mercereau que l'on ouvre rarement
mais qui mérite amplement d'être entrebâillée:
celle du commerce avec les esprits. L'époque est encore celle des
fumeries d'opium et des tables tournantes, des guéridons parleurs
et des fantômes en drap de lit chiffré -- bien pratique pour
identifier le revenant lorsqu'il fait le zouave. La Vie mystérieuse
, revue à laquelle Alexandre Mercereau collabore alors, est une
publication bimensuelle lancée en 1909 par Maurice de Rusmeck et
Gabriel Delanne. Elle voguait allègrement sur une mode qui semblait
inextinguible, celle du «Spiritisme, magnétisme, magie, astrologie,
chiromancie, graphologie, cartomancie», et l'on en passe. Appuyée
et appuyant la Bibliothèque générale d'Éditions,
profuse pourvoyeuse de manuels plus ésotériques les uns que
les autres et de monographies singulièrement désopilantes
désormais, la revue s'offrait les services occasionnels de gens
de lettres notoires qui méritent d'être cités: Papus,
Édouard Ganche, Nonce Casanova, Paul Féval fils, Jules Lermina,
René Schwaeblé, Hugues le Roux, John Antoine Nau, Magog,
Eugène Figuière (encore lui), Léonce de Larmandie,
Jules Bois et même «Dona Ferentes»! La Vie mystérieuse
s'autorisait
également le luxe d'une large et splendide illustration par la photographie.
Les moyens étaient grands pour l'époque. Et si l'on égrenait
dans ces pages le «Pressentiment d'Isadora Duncan», on devait
avoir une idée nette des comptabilités à venir. Pas
sur le cours des choses en revanche, car nos devins du 174 rue Saint-Jacques
(Paris) ne virent pas venir le point final de leur aventure. En 1917, la
Première Guerre mondiale avait rangé les fantômes au
rayon des accessoires. La technologie avait naturellement prit leur place
et les shrapnels étaient plus craints que les ectoplasmes livides
sur plaque photographique.
Alexandre Mercereau rejoint les esprits en 1945. Son oeuvre n'avait
pas attendu pour s'effacer.
Une version allégée de cette présentation
a paru dans La Littérature est mauvaise fille (L'Atelier
du Gué, 2006), anthologie de textes anciens fort injustement oubliés,
dont l'amateur de bonnes choses littéraires fera l'acquisition avec
grand profit.
Ci-dessus: Alexandre Mercereau
à sa table de travail.
Alexandre Mercereau à La Clef d'Argent :
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