Photo. Manrique & Co., Caracas. © D.R. |
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José Antonio Ramos Sucre (1890-1930)
L'écriture de Ramos Sucre, qui transcende étrangement
tous les genres -- ses textes participent du poème, du poème
en prose, du récit, de la description --, est plus qu'une poésie,
c'est une poétique, une exigence forcenée appliquée
à la langue qui en devient ébranlée de beauté.
En effet, ce ne sont pas les thèmes traités, les images baroques
et atemporelles évoquées, les scènes campées,
le fantastique suggéré -- tout cela ne donnerait qu'un néo-symbolisme
à la remorque de ses modèles européens -- qui sont
remarquables, c'est plutôt le fantastique issu du travail inouï
sur la langue: syntaxe, vocabulaire, maniement des temps verbaux, des articles,
tempo de la phrase, puis du paragraphe, puis du texte jusqu'au vertige
de sa chute; mais aussi creusement de la métaphore, électricité
des associations lexicales inédites, fulguration du sens. Ce dépaysement
de la langue en elle-même -- et que la traduction tente de recréer
au plus près --, sans doute davantage encore que les paysages décrits,
prend souvent le lecteur à contre-pied, mettant parfois à
mal son horizon d'attente. Ainsi, la prose de Ramos Sucre semble parfois
poindre du vide. Mais, tout aussi bien, sans doute sort-elle du plein,
du trop-plein de sa culture vertigineuse, du trop-plein de l'intertexte
antique et médiéval, religieux et mythique, qui le hante,
comme une incessante rêverie éveillée, tellement présente
dans son implicite, qu'elle se poursuit, de texte en texte, mais aussi
entre les textes, comme si elle n'avait jamais cessé, comme si elle
participait d'un long flot de pensée insomniaque dont quelques moments
de repos auraient distrait le poète. Et ces moments de repos, ce
seraient alors les textes où le rêve, fixé en mots,
serait mis pour un temps à distance, objectivé, médiatisé.
On dirait donc que chaque prose ne fait que reprendre un flux de l'esprit
qui n'a jamais quitté la pensée du poète et que nous
sommes, lecteurs, invités à imaginer dans les marges. De
sorte que cette réminiscence du passé traverse l'œuvre comme
le souvenir d'une «vie antérieure», vécue, par
la procuration de la fiction, au plus-que-parfait, dans un monde lui-même
certainement «plus que parfait».
José Antonio Ramos Sucre était le descendant d'Antonio
José de Sucre, figure majeure de la guerre de libération
que mena victorieusement Simón Bolívar au Venezuela contre
les Espagnols. On trouve l'écho de cette hérédité
historique dès la première phrase de sa nouvelle «La
vie du maudit» («Je suis la proie d'une dégénérescence
illustre»). Diplômé en droit, en sociologie, en philosophie
et en littérature, Ramos Sucre était aussi Docteur en sciences
politiques. Traducteur, il connaissait le latin, le grec, le français,
l'anglais, l'italien, le suédois et le hollandais. Après
avoir enseigné le latin et le grec, puis l'histoire et la géographie
à l'école nationale des maîtres (École Normale)
du Venezuela, il devint traducteur et interprète au Ministère
des Affaires Étrangères. En 1929, il fut nommé Consul
du Venezuela à Genève. Ramos Sucre choisit de se suicider
un 9 juin, le jour de son anniversaire, comme s'il voulait nous rappeler
que sa naissance avait partie liée, dès le début,
à la mort. Il prit du Véronal, somnifère mortel à
haute dose, associant de la sorte le décès au sommeil qu'il
avait cherché en vain toute sa vie. Pour rester vivant, il lui avait
donc fallu rester éveillé quarante ans.
François Migeot est
enseignant-chercheur en sciences du langage à l'université
de Franche-Comté. Il a traduit et présenté le recueil
de Ramos Sucre Le chant inquiet/El canto anhelante, coédité
en 2008 par les éditions Monte Ávila et L'Atelier du Grand
Tétras, et illustré par Caribaï Migeot. Les lignes qui
précèdent sont extraites de la préface de François
Migeot à ce recueil. Si l'oeuvre de Ramos Sucre est unanimement
considérée sur son continent et dans le monde hispanophone
comme l'une des plus originales, des plus élaborées et des
plus denses de la première moitié du XXe siècle, et
si son influence s'y est imposée comme incontournable, elle n'en
demeure pas moins largement méconnue et inédite en France.
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