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Dossier de presse

Cette page contient notre dossier de presse pour l'année 2019.
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La mort de Paul Asseman - Laurent Mantese

Galaxies n°60, août 2019. 

La mort de Paul Asseman, roman de Laurent Mantese.

Laurent Mantese est un écrivain de fantastique aguerri, ayant publié nouvelles et romans chez deux éditeurs de référence du genre, Malpertuis et La Clef d'Argent. Son nouveau livre, au titre audacieux en cela qu'il révèle déjà une partie du dénouement de l'intrigue, est d'ailleurs une franche réussite, un de ces ouvrages que vous aurez du mal à lâcher bien qu'il distille en lui suffisamment de venin pour vous brûler les mains et Paul Asseman, le personnage principal de l'histoire, est un médecin d’une cinquantaine d'années, traumatisé par la disparition dans un accident de son jeune fils et de son épouse. Désireux de changer de cadre et de vie, ce résident de Montargis accepte de prendre la relève d'un confrère nouvellement retraité. Celui-ci exerçait en Haute-Marne, dans un secteur rural en déclin démographique, un de ces nombreux déserts médicaux de plus en plus médiatisés. En plus de lui transmettre son cabinet et sa patientèle, il lui permet de loger dans un immense manoir, Malecombe, véritable prototype de la maison hantée, qui exerce sur Paul Asseman un attrait marqué. C'est donc l'installation de Paul Asseman dans sa nouvelle fonction que l'on découvre, dans ses moindres détails.
Car la prose de Laurent Mantese nous permet de suivre son personnage comme une ombre, la description des paysages, des habitants ou des légendes de cette France profonde, qui avait déjà séduit un Maurice Renard dans Le Brouillard du 26 octobre, permettant une véritable immersion dans l'authenticité. Authenticité non seulement technique -- les considérations médicales -- mais surtout humaine: on est touché en profondeur par les émotions de Paul Asseman, ces moments où les proches disparus reviennent un temps à la vie, et où il est attiré vers l'autre côté, ce regain d'énergie vitale, également, au contact d'une troublante adolescente. Tout le roman ressemble ainsi à un duel entre l’entropie et la nostalgie, le bonheur d'avant, insouciant, et la grisaille de cette avancée inexorable vers la mort, mort d'un homme, d’une famille, ou d’une zone oubliée de la France; passé qui revit, ou jeunesse qui coule entre les doigts.
Par petites touches, Laurent Mantese installe une atmosphère, une ambiance pesante, et avec une économie de moyens louable, sans abus de gore ou d'effets spéciaux, la peur vous gagne, jusqu'à vous faire frissonner, face à de simples bruits de pas improbable ou à une sonnerie de téléphone qui ne devrait déboucher que sur du vide... Fantômes, suicides, succube, morts inexpliquées acquièrent de la sorte une crédibilité glaçante, d'autant que le doute subsiste en permanence, la maladie de Parkinson dont Paul Asseman est atteint pouvant générer des hallucinations. Jusqu'à un dévoilement qui laisse entrevoir la science-fiction sous les plis du fantastique...

Jean-Guillaume Lanuque.

La mort de Paul Asseman - Laurent Mantese

L'Écran Fantastique n°410, juillet 2019. 

La mort de Paul Asseman, roman de Laurent Mantese.

L'homme dont la mort est annoncée dès le titre est médecin. En ayant assez de la ville où il exerçait jusque-là, Montargis, le docteur Asseman s'exile dans une petite bourgade de Haute-Marne, Maranville, récupérant la patientèle d'un vieux médecin qui prend sa retraite. Asseman est prévenu: l'espérance de vie des habitants est inférieure de trois ans à celle des autres régions, et il n'aura à soigner que des paysans rugueux et méfiants. Mais certains souffrent aussi d'hallucinations, de pertes de repères, qui peuvent aller jusqu'à «un basculement soudain dans une violence homicide». Pour preuve, une quinzaine plus tôt – c'est la séquence qui ouvre le récit –, une vieille femme a tué son mari avant de se suicider au fusil de chasse. Cela ne décourage pas le nouveau venu, qui doit s'installer dans la maison des médecins, vieille, isolée, au lieu dit Malecombe, où l'hiver n'est pas franchement une partie de plaisir. De plus, on la dit hantée. Mais Asseman ne l'est-il pas lui-même? Cinq ans plus tôt, il a perdu sa femme Rosalie et son fils Maxence dans un accident dont il se sent responsable, ses morts venant le visiter dans ses cauchemars. Il a 53 ans, souffre d'un début de Parkinson, et commence à être un peu trop porté sur la bouteille. Alors quand d'autres suicides sont découverts, quand certains habitants jurent avoir vu les fantômes de soldats de la guerre de 1870 où de féroces combats ont eu lieu dans la région et quand lui-même... Laurent Mantese, dont on n'a pas oublié, l'an dernier, Le Rapport Oberlander, gothique style Hammer, prend ici tout son temps pour installer un personnage en proie à ses démons, et un décor lugubre qu'il sculpte patiemment, en descriptions aussi poétiques que rigoureuses. «Au loin, par-delà l'étendue fuligineuse des champs, on devinait la ligne froide et hostile de la forêt, dont les sapins séculaires se dressaient à la verticale du sol tels des gardes menaçants. Les bruits de la nuit parvenaient maintenant jusqu'à eux: le souffle du vent dans les arbres, le craquement lointain d'une branche et, presque inaudible à force de distance, le roulement profond et lointain d'un orage». Ce qui n'empêche pas l'horreur d'arriver à pas de loup. «Ce mélange d'effroi et de béatitude morbide, prêtait à la face une affreuse sensation de mouvement, comme si le visage du mort cherchait tout entier à se tordre, à rentrer à l'intérieur de lui-même». Loin de certaines outrances urbaines actuelles, Mantese, dans ce copieux roman de 360 pages – de loin le plus épais de la collection qu'il habite – se situe délibérément en marge, entre Maupassant et Thomas Owen, et montre, s'il était utile de le rappeler, qu'il est désormais, pour le fantastique français, un auteur qui compte.

Jean-Pierre Andrevon.

C'est tous les jours pareil - Jean-Pierre Andrevon

Gandahar n°17, mai 2019. 

C'est tous les jours pareil, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

Vous avez acheté ou volé ce livre harakiriesque, alors abandonnez illico raison et sentiments avant de tourner la première page. Parce que, dès les premières lignes, vous basculerez dans les enfers qui n'auront de cesse de vous persécuter jusqu'à l'ultime phrase: «C'est ce qui a dû arriver, car je n'ai même pas vu les lumières s'allumer.» («Dernière séance à l'appui»)
Mais commençons par le commencement, aurait dit le célèbre La Palice. Le recueil de nouvelles que voici démarre à la vitesse d'une balle éjectée d'un Manurhin MR 73 dans une séquence qui nous conte la journée routinière d'un agent de police façon Rambo tirant sur tout ce qui bouge. Et il y en a beaucoup qui bougent, mais pas très longtemps il faut bien le dire. On enchaîne avec une péripatéticienne qui coopère de belle façon avec ses clients. La chair, bien qu'elle soit faible, ce n'est tout de même pas du boudin. Et puis c'est le grand saut: le Service des Urgences! On peut aisément comprendre qu'ils soient débordés, mais de là à exécuter la tâche avec un tel zèle! Puis trente-quatre textes suivent ces premiers amuse-gueule. Du même tonneau il faut bien l'avouer. Incorrects, insolents, truculents sil n'on se délecte aux fortes doses de vociférations, déjections et autres excrétions, sans oublier les addictions et les fornications. Car le futur n'est plus ce qu'il était et l'auteur se charge de nous le faire savoir tout au long de six thèmes explorés avec vigueur et propos bien sentis. Le travail; les arts; les vacances au bord de la mer comme Jonasz ne les a pas contées; la science, mais en pire ou empire Dr Frankenstein; l'armée et la guerre, mais sans les dentelles; la politique du pire mais surtout pas du meilleur vous dira Laurent Delahousse, le Q, majuscule oblige, une fois les enfants au dodo; avant d'aborder un final durant lequel l'un des personnages, Jean-Pierre Andrevon (ne pas confondre avec l'auteur comme vous pouvez le penser) met une touche finale qui n'aurait pas désapprouvée le père Eddy. En bref, une bombe qui n'est vraiment pas à retardement, où le célèbre ermite en Dauphiné dystopie (du verbe dystopier) de la pire des façons pour mieux fustiger le présent. Un dernier conseil: prenez une grand inspiration avant de plonger. Délire assuré.

Jean-Pierre Fontana


La nuit de la Vouivre - Jean-Pierre Favard

SF Mag n°104, mai 2019. 

La nuit de la Vouivre, roman de Jean-Pierre Favard.

Mais que s'est-il donc passé il y a vingt ans dans ce village du Morvan? Une légende locale ou un fait inexpliqué, apparu aussi brutalement qu'il a disparu. Et voilà que ça recommence. Un hurlement inhumain dans la nuit, puis l'hécatombe de morts violentes, des cris et des suppliques. Elle est là, celle qui nage, celle qu'il faut fuir de peur de tomber sous son charme et périr. Si le jeune Alphonse est trop jeune pour savoir, Gérard sait tout. C'est lui qui a assisté aux massacres jadis. Mais la garde s'est formée, on prend les armes en se jurant que cette fois-ci la Vouivre ne frappera plus. Alors, le film infernal recommence, passant au crible tout un tas de personnages différents. De la fille égarée dans la nature tout juste échappée d'une boîte de nuit où ça avait failli mal tourner pour elle au videur de boîte, en passant par le restaurateur un peu paumé. Jeunes, vieux se donnent la main pour la plus longue nuit de leur village, perché quelque part dans ce Morvan soudain devenu si étranger.
Spécialisé dans le roman fantastique régionaliste, Philippe Gindre nous abreuve depuis quelques années d'incroyables romans, recueils de nouvelles manifestant un réel souci non pas de se démarquer, mais bien d'ancrer un certain fantastique dans la texture même de nos régions gorgées de légendes. Alors, pourquoi lui faire ce procès de «régionalisme»? Il serait peut-être ici plus à propos de parler de la singularité d'un genre se retournant sur lui-même pour, dans les circonvolu- tions de son propre légendaire urbain et campagnard chercher à solidifier un terreau fiable et fertile pour la résurrection d'un genre mort prématurément. Ici, Favard surfe sur les Claude Seignol et au- tres Thomas Owen. Sa Vouivre est une autre Banshee ou Gorgone. Celle-là même qui recluse dans nos campagnes avait curieusement disparu devant les succédanés modernes importés d'autres continents. Ce romanesque novateur nous donne enfin la manne nécessaire pour appréhender un nouveau fantastique français. Dans un style aiguisé, mais très vivant, l'auteur s'intéresse aux réactions des divers protagonistes, quand sa créature se dissimule entre fantasme et réalité, plus qu'un spectre, moins qu'un être de chair. Cela crée un climat assez paranoïaque pour répandre sa dose nécessaire d'indicible, autant que cette décharge d'adrénaline qui est toujours en attente, guettant les ombres et les lieux les plus déserts. Le cri de cette Vouivre est à l'image d'un fantastique de l'indiscernable où le jeu est caché, faussé, escamoté. Pour, quand elle attaque, répandre son lot de cadavres. Le résultat est délicieusement effrayant. Et la fin, toute en nuance, est une habile déviation de la chose vue vers ce qui l'a généré. Autrement dit un monde aussi absurde à donner du sens qu'à expliquer ces choses qui tuent et soudain redonnent sens. Dans quel but, pour quel dessein ? Toute l'histoire des bêtes inconnues de l'ancienne France, dont la très célèbre bête du Gévaudan, est là pour nous en témoigner l'opacité perpétuelle. Un livre brillant, pertinent, surtout dans un contexte social pareil et une culture populaire aussi vide.

Emmanuel Collot

Trains de terreur - Philippe Gontier

SF Mag n°104, mai 2019. 

Trains de terreur, anthologie de Philippe Gontier.

Une dame de haute fonction réserve un wagon pour elle toute seule. Or, voilà qu'un inconnu viole son intimité afin de lui demander de lui rendre un service. Un homme bien sous tous rapports se retrouve dans un wagon en présence de trois individus. Ceux-ci lui offriront même un cigare. L'homme s'endort pour se réveiller en plein drame: deux des passagers sont en train de balancer le troisième par la fenêtre du wagon. Quand un fanal rouge sur une locomotive déclenche une véritable autosuggestion chez un homme visualisant comment tuer sa femme. Jeux de soldats chez les adolescentes bretons, ou quand on subtilise une bolée de cidre contre du cognac ça peut vous conduire au pire des drames ferroviaires. Quand un vieil homme paralytique s'amuse à contempler les allées et venues devant sa gare car sa richesse lui offre beaucoup de temps libre et que soudain surgit cet inconnu de trop dont l'accoutrement le fait frémir. doit-il craindre quelque chose vis-à-vis d'un éventuel héritage soudain. Se retrouver piégé en présence d'un fou capable de tout et de n'importe quoi. Ça vous changerait un homme. Quand l'indignité et le malheur frappent un aiguilleur, il ne faudra que le sacrifice d‘une enfant pour conclure un drame social où le riche s'en sortira toujours, et le pauvre réduit à un simple aliéné victime de la vie. Vaste panel de nouvelles réunies par un Philippe Gontier anthologiste, Train de terreur confirmera la très bonne réputation de La Clef d'Argent. Tour à tour sociologiques, caricaturales, anecdotiques, humoristiques ou cyniques, ces histoires vous entraîneront sur les premières machines à vapeur crachant fumée et affaires policières. Jamais rééditées depuis leur parution dans un simple journal local ou dans la gazette d'un quotidien, ces nouvelles parfois très courtes en surprendront plus d'un. Notons qu'en outre Philippe Gontier s'échine à réunir tout un tas d'informations et de références biographique sur chaque auteur. Ce qui permet de les redécouvrir avec un axe différent, mais aussi ces détails qui permettent de comprendre le contexte dans lequel chacune de ces nouvelles a pu être écrite. Tous les styles et les situations sont passés au crible sous la houlette experte de ce brillant anthologiste qu'est Philippe Gontier. Le résultat est une somme d'érudition et de passion pour la nouvelle, ce si difficile exercice littéraire. Une autre réussite à mettre sur le compte de Philippe Gindre grand maître d'œuvre des éditions de La Clef d'Argent.

Emmanuel Collot

C'est tous les jours pareil - Jean-Pierre Andrevon

L'Écran Fantastique n°407, avril 2019. 

C'est tous les jours pareil, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

Lorsque l'auteur bien connu des lecteurs de l'E.F. enfourche son cheval de bataille afin de pourfendre les institutions, les idéologies, voire les individus qu'il voue aux gémonies, on peut s'attendre au meilleur du pire. Il vous rentre dans "le lard de l'actualité avec un couteau bien aiguisé", et avec le même enthousiasme qu'il exécute quotidiennement, ou presque, de son crayon très affuté, ceux qui ratatinent notre espace vital. De dystopies d'un burlesque horrifique à d'improbables futurs tout aussi déjantés, ce ne sont pas moins de trente-sept contes à savourer, presque tous politiquement incorrects (mais pas seulement) et souvent frappés du sceau de l'absurde façon Pierre Dac ou Professeur Choron. Un chose est sûre en tout cas : l'auteur s'amuse – et nous amuse en retour – en visitant huit thèmes considérés comme essentiels, depuis le monde du travail en passant par les arts, la politique, l'armée ou les vacances qu'il explore "de l'intérieur de ses personnages": agent de police durant sa journée de travail, cultivateur (bio) au petit soin de ses topinambours, professeur des écoles bichonnant ses élèves, brave père de famille lancé sur la route des vacances avec femme et progéniture, réserviste en mal de guérillas, sans oublier les tournées champêtres d'un chanteur-auteur-compositeur dans l'Ardèche profonde. Jean-Pierre Andrevon (l'un des personnages!) poussera même l'audace jusqu'à s'autointerviewer ou à se livrer à quelques dézingages, au rythme d'une écriture à l'emporte-pièces. Un style et des propos qui emportent néanmoins l'adhésion tant la charge excessive n'évacue aucun des problèmes de notre présente société. Mais si l'humour, parfois potache, prévaut tout au long de ce copieux volume parfaitement identifié comme un plaidoyer contre la déraison contemporaine, il se trouve incidemment des plages de respirations conformes aux grands voyages dans le temps à rebours, aux règles de la robotique et, par-dessus tout aux progrès de la chirurgie.
Initié par Georges Wolinski pour Charlie Hebdo, corrigé, actualisé et complété d'inédits, ce cocktail explosif nous dépeint des instants choisis de l'horrible actualité projetés dans des avenirs redoutables. L'ouvrage nous dévoile en définitive les inquiétudes d'un auteur en prise continuelle avec son temps.

Jean-Pierre Fontana


La déception des fantômes - Céline Maltère

L'Écran Fantastique n°406, mars 2019.

La déception des fantômes, recueil de Céline Maltère.

Voici un recueil de nouvelles qui devrait réjouir les amateurs d'histoires terrifiantes, voire atroces, mais servies par un style d'une grande pureté, par une écriture qui n'a rien à envier aux Mérimée et autres Maupassant, et qui n'est pas sans laisser sourdre cette poésie de l'horreur qui sied à tout bon texte osant s'aventurer dans l'au-delà. Et tous les récits – vingt-sept tout de même – baignent dans une étrangeté où les fantômes, crapauds, sorcières, gardiens de cimetière occupent la plus belle part, sans doute parce qu'issus des obsessions et des cauchemars de l'atueur, les références mythologiques démontrant une culture que ne dément pas la participation d'écrivains latins à son banquet funèbre. Mais lorsque s'éloignent les visions fantastiques, les écrits n'en sont pas moins d'une cruauté à faire frémir les émules eux-mêmes du divin Marquis. Ainsi de «La Verrière» qui renvoie le lecteur aux atroces pratiques d'un Josef Mengele, ou encore «Les Cygnes» dont le cynisme de surface est un attentat à l'encontre des pires bourreaux animaliers. Une oeuvre-choc par conséquent, essentiellement d'une beauté diabolique.

Jean-Pierre Fontana


C'est tous les jours pareil - Jean-Pierre Andrevon

Les Affiches de Grenoble, février 2019.

C'est tous les jours pareil, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

Dans la dentelle.
Le dernier Andrevon n'y va pas avec le dos de la cuillère! Ça défouraille et ça dézingue à tout va. Gravement décoiffant.
Avertir comme le fait l'éditeur que ce livre est «très politiquement incorrect» relève de la litote, de l'euphémisme, du tordage de derrière un peu faux-cul (si je puis dire). Écrivons-le donc tout crument: ce bouquin est carrément insortable. Et quand je dis «insortable», je pense aux abominables historiettes que l'ouvrage recèle, mais aussi à l'organe que l'une de ces nouvelles manie sans trop de précautions. La nouvelle s'intitule «la grosse» et elle est encombrante, en effet. À ne pas mettre entre toutes les mains. Au reste, une main n'y suffirait pas. Andrevon suggère plutôt de l'enrouler proprement dans une brouette. C'est dire. Mais quant à son attribut, le mâle prend souvent sa vessie pour une lanterne. Andrevon, cependant, sera pardonné, puisqu'il opère, lui, dans le seul domaine de la fiction.
Provocateur, sarcastique, rentre-dedans: Jean-Pierre Andrevon l'est évidemment. Mais il atteint ici au sommet, par son art consommé de la caricature, sa goguenardise satirique, sa mauvaise foi assumée. Ses anticipations sont atrocement drôles. Il en faudrait peu pour que ce soit désespérant, mais sous la plume de notre cher vieil ami, c'est tout bonnement croustillant. De fabuleux concentrés de connerie humaine. une brochette de crétins survitaminés, dopés à l'extrait de bonne conscience. La bonne conscience, c'est comme l'alcool: plus c'est pur et plus ça monte à la tête. Encore que souvent surarmés, les personnages d'Andrevon sont désarmants. Désarmants de bêtise, veux-je dire.
Nées pour une part à l'occasion d'une ancienne collaboration avec Charlie Hebdo, ces trente-sept nouvelles font évidemment dans la dentelle. «Ce week-end, j'ai décidé d'aller à la guerre, pour dire de changer un peu de la routine du bureau», annonce le sieur Andrevon, ou ouverture de l'une de ses mignardises. La plupart, d'ailleurs, des narrateurs successifs de ce livre se nomment Andrevon. c'est que toutes ces nouvelles sont des monologues, textes d'un seul jet, sans paragraphe ni retour à la ligne. De la volubilité à l'état brut (et quand j'écris «brut», je pèse mes mots). Des exercices aussi de fildeférisme narratif. À l'image de cette vertigineuse remontée dans le temps, laquelle nous projette du XXIe siècle aux guerres napoléoniennes, puis jusqu'aux abris-sous-roche de Cro-Magnon et finalement jusqu'au Big Bang. L'un des clones d'Andrevon philosophe alors: «J'ai tâté autour de moi, mais il n'y avait plus rien. Même mes pieds ne reposaient sur rien. J'aurais dû frissonner de la tête aux pieds mais je n'avais plus ni pieds, ni tête, ni rien. Qu'est-ce que je pouvais faire, sans corps, suspendu dans le néant?» Suspendu dans le néant, Andrevon trouve encore le moyen de faire... de l'esprit.

Jean-Louis Roux


La déception des fantômes - Céline Maltère

Gandahar n°16, février 2019.

La déception des fantômes, recueil de Céline Maltère.

La visite des cimetières offre parfois son comptant de surprises, surtout si ces lieux, paisibles entre tous, se trouvent entretenus par l'un de ses perpétuels occupants, ou bien lorsque l'un de ses gardiens offre aux âmes résidentes un bal costumé aux flonflons de danses macabres. Et qu'en est-il des corps qui ne seront jamais ensevelis, de ces créatures qui ont cessé de vivre sans l'espoir d'une sépulture? Invités privilégiés de ce recueil des accointances avec l'au-delà, la mort et ses avatars nous sont ici proposés lors de voyages vers les enfers par des voies pas toujours respectables et que certains officiants des pompes funèbres seraient bien avisés de ne pas emprunter. Mais il serait très réducteur de ne retenir des vingt-sept nouvelles de ce banquet funèbre que les décès les plus ordinaires, conformes aux règles les plus élémentaires des funérailles d'antan. À nous faire fréquenter le pire, l'auteure s'y ingénie grâce à l'appel d'une sirène ou la compagnie des crapauds, entre les murs d'un hôtel de campagne, voire la bénédiction d'un éminent ecclésiastique. L'horreur prend alors autant de formes que de raisons, sous le regard impavide d'Hécate et malgré les leçons d'Ovide. Puisant dans la lointaine antiquité, dans les sordides faits divers, dans ses propres fantasmes ou ses plus monstrueux cauchemars, l'auteure déroule, de sa plus belle écriture qui ne déméritereait pas auprès des grands écrivains fantastiques du XIXe, des variations terrifiantes du mal mourir. Mais l'horreur n'exclut aucunement la poésie. Dans un langage châtié façon Donatien le divin Marquis, elle nous sert un bouquet d'épines au parfum des plus belles roses. Humour noir, noirs récits, du fond de son sommeil, chercherait-elle LA réponse dans une forêt de cauchemars, pour reprendre, en le détournant, le final de sa «Maison triangle». S'il n'est pas à mettre entre toutes les mains, voilà un singulier mais puissant exorcisme des peurs viscérales et des pires perversions humaines.

Jean-Pierre Fontana



Tanagra - Stéphane Mouret

Les lectures de l'oncle Paul, 14 janvier 2019.

C'est tous les jours pareil, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

En 1975, à la demande de Georges Wolinski, Jean-Pierre Andrevon a fourni pour Charlie Hebdo, auquel il collaborait depuis 1971, douze nouvelles. À l'origine il y en avait une vingtaine, mais peut-être le côté irrévérencieux de certains textes a fait que certaines ont été écartées par manque de place ou parce que le Professeur Choron, qui alors était aux manettes de ce magazine satirique, ne les avait pas appréciées.
L'on constatera que plus de quarante ans plus tard, elles n'ont pas perdu de leur virulence et que les hommes politiques sont toujours aussi méprisants et arrogants que dans les années 70, quoi que puissent en dire ou faire nos dirigeants.
Ces nouvelles et d'autres avaient été éditées par Lionel Hoebeke, dans la collection Changer de fiction au Dernier Terrain Vague, vingt-sept au total. Les années ont passé, et il était juste et nécessaire de les ressortir de l'oubli, de les retravailler, de leur insuffler un petit goût de jeunesse en les adaptant à notre époque, et, en compagnie de quelques inédits, les voilà qui s'offrent à vous, pour vous faire sourire tout en vous confortant dans votre idée du malaise actuel et de votre rejet d'une certaine forme, voire d'une forme certaine, de la politique. Je ne veux pas vous laisser croire que je pense que c'était mieux avant, mais au moins est-on tenté de dire que ce n'était pas pire.
Une colère lucide et désabusée, une violence traitée par la dérision, la causticité et l'ironie acerbe, animent Jean-Pierre Andrevon lorsqu'il rédige ces textes avec une plume trempée dans le vitriol. Quel que soit le thème traité, des thèmes qui, je me répète, sont toujours d'actualité et prennent encore plus de force au fur et à mesure que le temps passe.
Dans «Le pet» par exemple, pet n'étant pas dans l'esprit du scripteur cette flatulence parfois nauséabonde qui émane d'une digestion mal canalisée mais signifie faire le guet, nous sommes en présence d'un flic qui doit surveiller les abords d'une banque susceptible d'être braquée. Et à la moindre approche d'une personne, ou d'un groupe de personnes, qu'il juge suspect, ce policier n'hésite pas à user de son arme, au grand plaisir des badauds qui applaudissent. Mais à chaque fois il s'agit d'une bavure. Et lorsque la journée se termine et qu'enfin des hommes, habillés comme des actionnaires, pense-t-il, s'introduisent dans l'établissement, il ne réagit pas. L'heure de sa fin de service vient de sonner. Naturellement s'il encourt les blâmes de sa hiérarchie, ce ne sont pas pour les motifs décrits. Et la sanction sera à la hauteur financière de ses méprises. À noter que pour se fondre dans l'actualité, l'auteur précise que ce policier a prénommé l'un de ses enfants, le petit dernier, Emmanuel en l'honneur du président. Fayot!
Et puisque nous sommes dans le domaine policier, que penser de «En attendant le client», dont le narrateur est un médecin exerçant son art aux urgences de la police. Des manifestants blessés, des cabossés par des exactions policières, une femme violée, lui sont amenés et à chaque fois son diagnostic est totalement délirant et à côté de la plaque. Tout ça avec la présence d'un journaliste de Libération. Un journal de gauche, donc une quantité négligeable. Il préfère voir l'un des gardiens de la paix présent dans le local compulser Le Figaro, un quotidien impartial. Évidemment. Mais le ton change complètement de registre lorsqu'on lui amène un policier blessé, le petit doigt luxé. Le pauvre. Une fiction, pensez-vous. Naturellement.
Changeons de registre avec «La passe», qui, comme son titre l'indique met en scène une travailleuse du trottoir. Une respectueuse comme l'on dit lorsque l'on est bien éduqué. Mais ça, c'était avant la répression, alors que pourtant, cette brave dame n'oublie pas de pratiquer un prix majoré de la TVA, ce qui normalement alimente les caisses de l'État. Hypocrites.
Dans «Le procès», nous assistons à la confrontation entre une juge d'un âge déjà avancé et d'une jeune femme qui a porté plainte pour viol. Ce monologue, narré à la façon de certains humoristes dont Pierre Palmade, démontre que même entre femmes la solidarité n'existe pas toujours, la juge accablant la jeune femme en lui signifiant:
«J'ai les idées larges, et il m'arrive moi-même de goûter aux joies iodées de la mer pour ensuite livrer mon corps aux caresses du soleil. Mais j'ai de la pudeur, moi, mademoiselle. Je porte un maillot. Une pièce, s'il vous plait. Je n'aurais pas l'impudence de dilapider les secrets de mon intimité à toute la France. Alors, je vous le demande: ne comprenez-vous pas que la vision d'un corps féminin dénudé est un appel non équivoque à un acte charnel?»
Je pourrais aligner les exemples de ces textes qui égratignent, qui grattent, qui démangent, mais qui dans le même temps procurent un bien fou, à condition que le lecteur soit en phase avec l'état d'esprit de l'auteur, des textes qui sont autant de dénonciations de problèmes sociologiques.
Toutefois, je vous en ai réservé deux petites dernières dont «Bilan présidentiel», qui aurait pu convenir à quelques présidents dont en particulier un qui collectionnait les diamants et un autre qui appréciait la tête de veau. Mais ce bilan présidentiel semble n'avoir été écrit que pour l'actuel locataire de l'Elysée. S'adressant à ses concitoyens, celui-ci détaille le nombre de ses repas, de bouteilles vidées, d'animaux tués au cours de parties de chasses, de rapports sexuels… Je cite:
«Mes fonctions sexuelles sont normales pour un homme comme moi dans la force de l'âge; j'ai tiré soixante-seize coups dans l'année écoulée, le dernier en date pas plus tard qu'hier au soir dont treize dans le réceptacle conjugal. Avouez que concernant une union de vingt-trois ans, la moyenne est encore fort honorable.»
Et il enfonce le clou, si je puis dire, en déclarant:
«J'ajoute que les rumeurs faisant état d'une possible homosexualité sont sans fondement.»
L'emploi du mot juste!
Enfin, dans «La plume à gauche», Jean-Pierre Andrevon se met lui-même en scène. Comment? Je vous laisse découvrir son texte.
Et ce volume se termine par des «Précisions bibliographiques dont on peut très bien se passer», mais qui m'ont semblé indispensables.

Paul Maugendre


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