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Dossier de presse

Cette page contient notre dossier de presse pour l'année 2012.
Dossier de presse de l'année: 1987, 1988, 1989, 1990, 1991, 1992, 1995, 1996, 1997, 1998, 1999, 2000, 2001, 2002, 2003, 2004, 2005, 2006, 2007, 2008, 2009, 2010, 2011, 2012, 2013, 2014, 2015, 2016, 2017, 2018.

Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)
La Voix du Jura n°3549, 29 novembre 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

Treize nouvelles rééditées d'Édouard Ganche.
Ce livre, par son titre froid et concis, ne manquera pas d'en intriguer plus d'un.
il aura fallu plus d'un siècle avant qu'Édouard Ganche ne voie son souhait exaucé: une édition révisée et définitive de son Livre de la Mort, initialement paru en 1909, et qui disparut dans les mois qui suivirent à cause d'un différend commercial entre deux éditeurs.
L'ouvrage méritait pourtant une attention toute particulière, tant il fait figure d'exception dans la bibliographie de Ganche, généralement plus connu pour sa production littéraire sur la vie et l'oeuvre de Frédéric Chopin.
Édouard Ganche (1880-1845),fils d'un médecin de campagne dont il était très proche, ne put se consoler de la mort prématurée de celui-ci,alors qu'il n'avait encore que 12 ans.
Indigné, révolté, il devra coucher sur papiers les affres de son désespoir, décrire la mort dans ses plus infimes détails pour en faire son deuil: ainsi naquit Le Livre de la Mort.
Ganche explore, au travers de onze textes (ponctués de deux poèmes) chacun plus réaliste que l'autre dans sa peinture de lieux macabres, les limites de l'intégrité humaine face au terrifiant et indicible mystère de la Mort. Tantôt à la morgue, à l'hôpital, ou au cimetière, en passant par d'autres endroits tout aussi lugubres qu'inattendus, l'odeur chloroformée qui émane de chaque page s'imprègne progressivement au lecteur, lui rappelant les horreurs à moitié dissimulées d'un début de XXe siècle en pleine révolution médicale (Charcot et Pasteur, respectivement éteints en 1893 et 1895, sont considérés comme de véritable dieux), période durant laquelle expériences douteuses et pratiques illégales sont couvertes par la frénésie du progrès scientifique.
Ici, point d'onirisme ni de fantastique: mis à part quelques touches surnaturelles qu'il emprunte aux grands auteurs de l'école décadente (Edgar Allan Poe notamment) ou au réalisme ensanglanté du Grand-Guignolesque, Édouard Ganche, naturellement proche des sciences médicales, décrit avec un vocabulaire brutal et savant l'affreuse réalité de la mort: celle qui pourrit, celle qui décompose, celle pour qui miasmes morbides et déliquescence sont les conséquences directes d'un état passé de vie à trépas. Drames d'amour ou cours anatomiques, terreurs hallucinatoires ou maladies infectieuses, la trame narrative de chaque histoire aboutit à une seule vérité, inéluctable: la fragilité complète de l'esprit humain confronté au couperet glacial de celle que Ganche aimait appeler La Triomphatrice Universelle.
Un supplément documentaire de 72 pages en fin d'ouvrage éclaire la personnalité et I'oeuvre de Ganche. Cette édition inespérée du Livre de la mort par la Clef d'Argent séduira les plus curieux... et les plus hardis d'entre vous.

Roger Badois

HPL bloc d'éternité - Christophe Lartas

Les lectures de l'oncle Paul, novembre 2012.

HPL, bloc d'éternité, recueil de poèmes en prose de Christophe Lartas.

Long poème en prose, ce recueil est scindé en six parties principales passant en revue les créatures imaginées par Howard Phillips Lovecraft avec en tête de liste la plus connue et la plus immonde : Cthulhu.
La magie des mots scandés, slamés, en une déclamation répétitive et lancinante dans de longues phrases dont les virgules sont absentes la plupart du temps, juste suggérés par des soupirs. L'importance est dans la recherche des sonorités, et des mots qui sortent de l'ordinaire comme les créatures qu'ils décrivent. Des vocables qui obombrent le texte en fumées sombres, en marques obscures, en visions déformées ou déformantes, en hallucinations mystiques.
Cthulhu est ainsi décrit : Onirique titan jaune-vert indéfini cerveau d'azur noyé sous les eaux intangibles et multidimensionnelles de l'océan Pacifique dans la cité de R'lyehla morte aux moellons de sardoine et de jaspe englué de fins goémons ; emprisonné dans la mythique cité de R'lyeh aux frontons de cornaline aux innombrables tours et tourelles festonnées de dentelles d'algues polychromes...
On se laisse emporter par la magie des expressions comme sur une vague frangée d'écume, mais on plonge également dans les profondeurs ténébreuses de l'onde énigmatique.
Azathoth rouge et noir au fin fond des gouffres blancs qui sont le coeur des mondes ; au fin fond des gouffres blancs qui sont le coeur des mondes le coeur de nos songes et du royaume des ombres Azathoth rouge et noir bavote et bave obstinément au son strident et grêle de flûtes ivoirines qui furent jadis humérus ou fémur cubitus ou tibias bavoche et bave opiniâtrement au son monotone et voilé de tambours piriformes dont les peaux grisâtres et tendues furent anciennement l'enveloppe extérieure de milliards d'êtres vivants et pensants...
Penchons nous maintenant rapidement sur l'incohérent messager Nyarlathotep et ses déclamations incantatoires : je suis le vide vif-argent et l'absinthe sidérale dans quoi s'égarent en permanence vos âmes nauséeuses...
On ressort de ce recueil comme abasourdi, anesthésié, l'esprit embrumé sous l'influence d'une drogue lexicale éthylique et hallucinogène, et pourtant on ne peut que s'esbaudir à ces phrases itératives, emplies de couleurs polychromes foncées sublimées dans une déclinaison verdâtre, comme le plongeur gisant au fond de la mer regarde avec fascination tout ce qui l'entoure, objets en décrépitude, faune et flore entrelacées.
Un exercice de style habilement maîtrisé qui a dû demander à son auteur des heures et des heures d'écriture, de réécriture, d'absorption des écrits du maître afin de pouvoir enfiler les phrases les unes après les autres et transposer son univers onirique emprunté à HPL.
Comme il le signifie en début d'ouvrage :
Juste un peu de ses rêves avec des mots à moi
Juste un peu de mes rêves avec des mots à lui.

Paul Maugendre

Chants d'automne - Christian Jougla

Le Midi Libre n°, 25 novembre 2012.

Chants d'automne, recueil de Christian Jougla.

Comme pour chacun de ses ouvrages fantastiques, c'est à Laurens que Christian Jougla a doné le coup d'envoi de la présentation de son dernier recueil de nouvelles Chants d'automne paru aux éditions La Clef d'Argent.
Organisée par la médiathèque municipale, la rencontre avec l'auteur a eu lieu vendredi soir à la salle des Associations de la mairie. Les amateurs de lecture présents ainsi que le maire François Anglade et ses adjointes ont été très réceptifs et ont autant apprécié chez l'auteur ses talents d'orateur que de romancier.
Pour présenter ce troisième ouvrage d'inspiration régionale, Christian Jougla, occitaniste passionné originaire de Gabian, a fait l'éloge de la région et de la culture d'Oc. Il a rappelé la diversité des sites sur un si petit territoire, les multiples splendeurs des garrigues et des forêts entrecoupées de vignes. Puis il a évoqué brièvement les fastes et anecdotes du Château de Laurens, lieu de cette rencontre, et un Lamalou du temps de la Belle Epoque.
Pour conclure sur son écriture fantastique gothique, il expliqua que «le rêve devient souvent réalité et la réalité se métamorphose souvent en rêve.»
C'est finalement autour du verre de l'amitié que le romancier a proposé une vente de ses trois ouvrages ainsi qu'une séance de dédicaces.

Chants d'automne - Christian Jougla

Yozone, 15 novembre 2012.

Chants d'automne, recueil de Christian Jougla.

Le Midi, terre des taureaux et des gardians, des marais et des garrigues, des mas isolés et des bourgades aux ruelles médiévales... Terre de mystères et de vieilles terreurs...
C'est là le décor des contes de cet enfant du pays méridional. Néanmoins, si sa plume est sans conteste fort érudite et bien tournée, elle alambique parfois beaucoup des récits qui finalement ne font que nous plonger un peu plus dans les ténèbres qu'ils évoquent.
"Au-delà de minuit" nous replonge dans la peste qui frappa Clermont-L'Hérault, et la lutte de pouvoir spirituel entre un abbé sec et un moine défroqué et paillard, le tout dans l'ombre de Mürr, le chat du Diable. Les points de vue se multiplient sans que le découpage du texte ne nous en facilite la compréhension, les récits s'enchâssent et s'entremêlent entre présent et passé, les digressions fusent... Au final, j'attends toujours Mürr, et un vague sens à tout cet imbroglio.
Et c'est hélas la marque de fabrique de Christian Jougla sur ces «Chants d'automne»: évoquer, montrer les ténèbres, les mystères, mais à aucun moment en éclairer le moindre point, ni apporter un semblant de réponse. Car le surnaturel n'en a pas à donner. Donc, à l'image des trois héros adolescents dans "Le Marais", on erre à la limite du roman de terroir, sur les terres de Pagnol et Daudet, en très assombri, pour finir souvent dans l'impasse de la reculade, de la retraite prudente face à l'inconnu et l'inexpliqué (qui le demeurera).
"Le Manuscrit", tournant autour d'un exemplaire du Nécronomicon, navigue entre différents narrateurs et autant d'époques. L'auteur semble prendre un malin plaisir à imbriquer les récits les uns dans les autres, et perd le lecteur entre sa trame principale à la chronologie chamboulée et les portraits souvent et finalement inutiles des différents narrateurs-protagonistes. Comme de bien entendu, la fin n'apportera pas même un semblant de réponse. Si cela pourra ravir certains, j'en suis pour ma part resté à un "tout ça pour ça" d'exaspération. Idem pour "Les Rôdeurs au clair de lune".
Au regard de tout cela, la dernière nouvelle "Le Bouvier de la Pentecôte" a des relents sympathiques de ghost story romantique. Comme quoi, le procédé est agréable à petite dose, mais mortel sur plus de 50 pages.

Ces «Chants d'Automne» sont donc surprenants. Difficiles à classer (fantastique folklorique? terroir? contes gothiques?), ils souffrent des méandres de la plume de Christian Jougla qui surcharge en permanence sa trame d'un monceau, certes riche de folklore, d'anecdotes et d'érudition, qui dilue le semblant d'histoire dans des digressions tout aussi labyrinthiques.
C'est au final un panorama confus et chaotique qui perd le lecteur un tant soit peu distrait et lentement démotivé à l'absence de l'ombre d'une réponse, aussi surnaturelle soit-elle (le lecteur du genre a l'esprit large, je crois). Au fil des pages, on se prend à apprécier la langue soutenue, et les descriptions évocatrices, laissant le fond de côté, faute d'y comprendre goutte ou de se rappeler, plusieurs dizaines de pages auparavant, où l'action s'en était arrêtée avant un nouvel aparté.

Un ouvrage exigeant, et qui, à mon goût, ne nous récompense que très peu de l'effort fourni. Un terreau riche, mais sous-exploité. Par peur de l'abîmer? Le Midi, après avoir montré ses plus noirs aspects, garde ses secrets intacts.

Nicolas Soffray

Moi, Cthulhu, Neil Gaiman
Les lectures de l'Oncle Paul, 15 novembre 2012.

Moi, Cthulhu, pastiche lovecraftien de Neil Gaiman.

L'auteur américain Howard Phillips Lovecraft est célèbre par ses romans de fantastique et d'horreur et malgré sa disparition en 1937, il vit toujours grâce à ses personnages issus d'un univers délirant. Cthulhu, Nyarlathotep, Azathoth, Yog-Sothoth ne sont pas des inconnus même auprès de ceux qui ne connaissent qu'approximativement l'Ïuvre du maître de Providence.
Lovecraft aura inspiré de très nombreux romanciers, qui se nomment August Derleth, Robert E. Howard, Robert Bloch, Fritz Leiber, Clive Barker, Stephen King, John Carpenter, Stuart Gordon et bien d'autres dont Neil Gaiman qui signe ici une nouvelle sur l'origine de Cthulhu.
Neil Gaiman n'avait que vingt-sept ans lorsque ce texte a paru pour la première fois dans la revue Dagon, mais auparavant il avait lu voracement les écrits de Lovecraft, il les avait ingérés et digérés avant de restituer son univers dans la lignée de son prédécesseur et mentor, même s'il a ironisé sur les outrances du style lovacraftien.
Alors les inconditionnels de Lovecraft ne pourront que se réjouir de pouvoir lire cette nouvelle accompagnée d'une introduction présentant Neil Gaiman, et une lettre datant d'avril 1987 parue dans la même revue Dagon. Les autres, qui connaissent peu ou prou Lovecraft, mais désirent aborder l'Ïuvre avec cette petite mise en bouche. Et ils ne seront pas désarçonnés car grâce aux nombreuses et indispensables notes du traducteur, Patrick Marcel, ils pourront se faire une idée convaincante de l'imaginaire lovecraftien et du talent de Gaiman.
Petit extrait afin de vous mettre l'eau à la bouche et l'esprit en émoi :
«Je n'ai jamais connu mes parents. Mon père a été dévoré par ma mère sitôt qu'il l'a eu fécondée et elle, à son tour, a été dévorée par moi, à ma naissance. C'est mon premier souvenir, d'ailleurs. M'extirper de ma mère, avec son goût faisandé encore sur mes tentacules...»
Il est bon de préciser que la revue Dagon, emprunte son titre à une Ïuvre de Lovecraft datant de 1917, de même que la maison d'édition Clef d'argent est également le titre d'une oeuvre qui date de 1926.
Et bien évidemment vous en saurez plus en rendant visite aux éditions de La Clef d'argent qui proposent de très nombreuses petites perles, romans, nouvelles, études et essais.


Paul Maugendre

Aucun fondement logique (Gilles Bailly)

L'Écran Fantastique n°336, novembre 2012.

Aucun fondement logique, recueil de nouvelles de Gilles Bailly.

Pour lire ce genre de nouvelles décalées, bizarroïdes, impossibles en tout cas à trouver ailleurs, il n'est qu'à feuilleter le catalogue des éditions la Clef d'Argent, où des auteurs lunatiques et la tête dans les nuages, qui n'hésitent pas à s'écarter des sentiers battus, nous donnent mensuellement de succulents petits recueils. Comme celui-ci, qu'il est bien difficile de cerner, de cataloguer, de résumer, sinon que Bailly n'aime rien tant que torturer en douceur la chair (comme dans l'histoire de ce pirate qui, à chaque abordage, perd une partie de lui-même, ou ce monologue du prisonnier d'un éboulement qui compte ses organes valides, mais se révèle en fin de compte n'être «qu'un petit tas de côtelettes boucanées éjectées d'un congélateur»). La destruction d'un quelconque environnement est aussi à son catalogue -- voir «La Dégenèse», où Dieu, mécontent de son travail, détricote l'univers en sept jours à l'envers. Le meilleur de ce farceur impassible: le très court texte titré «Troisième prémice au monde guerrier», où Bailly s'amuse à décrire un conflit dans le style qu'adopte volontiers le traducteur automatique de votre ordinateur: «Huit tués ont été civils et une soixante de blessés ont été enfants lors du pilonnage de positions serbes par une école bosniaque.»

Jean-Pierre Andrevon


Moi, Cthulhu, Neil Gaiman

Elbakin, 22 septembre 2012.

Moi, Cthulhu, pastiche lovecraftien de Neil Gaiman.

Moi, Cthulhu est un petit texte de jeunesse de Neil Gaiman que l'on peut encore trouver sur son blog mais qui n'avait jamais été traduit jusqu'ici dans la langue de Molière.
En tant que tel, ne vous attendez pas à une longue novella : de par son format et son ton, Moi Cthulhu s'avère en tout cas très plaisant à parcourir et rempli de clins d'oeil qui raviront les amateurs de H.P. Lovecraft, d'autant que Gaiman ne se moque pas ouvertement de son sujet, affichant plutôt une vraie passion pour celui-ci en le parodiant avec tendresse.
Alors, certes, le tout est un peu vain, même si l'idée de départ est très bien trouvée et ne s'étire pas en longueurs inutiles.
Bref, la lecture du texte en lui-même ne devrait pas vous occuper plus de cinq minutes. Mais l'initiative de La Clef d'Argent vaut aussi pour le contenu additionnel proposé aux lecteurs. Outre une préface signée Patrick Marcel, qui s'est également chargé de la traduction, ce petit ouvrage de 50 pages à peine se retrouve enrichi de notes. De quoi accompagner votre lecture et surtout jouer à les débusquer pour tester vos connaissances sur le Mythe.
Voilà des idées de suppléments bienvenus dont nous n'allons pas nous plaindre, surtout pour à peine 5 euros. Un joli coup pour La Clef d'Argent quand on songe tout de même à l'association représentée par deux noms comme ceux de Lovecraft et Gaiman (On est très loin de faire allusion à de parfaits inconnus, n'est-il pas ?) mais avant tout un joli coup pour le lecteur qui ne connaîtrait pas encore ce texte ou ne pourrait pas le lire directement en anglais.
A glisser dans toutes les poches!

Gillossen

Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)

ActuSF, septembre 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

Le cadavre de l'homme nous impressionne parce qu'il préfigure le nôtre, est putride, et nous met en présence de cette mort que notre vie refuse mais recevra.
Fortement marqué par la mort prématurée de son père en 1893, Édouard Ganche fait paraître en 1909 un recueil de contes macabres intitulé Le Livre de la Mort, témoignage de l'indignation que suscite chez lui le destin inéluctable de tout être vivant. Souhaitant suivre l'exemple de son père, il entreprend des études de médecine qu'il ne mènera pas à terme en raison d'une santé fragile.
Il se tourne alors vers sa seconde passion la musique, et deviendra un musicologue et musicographe français, spécialiste de Frédéric Chopin.
«Je voulais [...] dans l'avenir vaincre les causes de la maladie, supprimer l'infirmité, exterminer le mal.»
Qu'elle se cache entre les murs d'un hôpital ou entre les ombres nocturnes, anodins comme sous ses plus repoussants aspects, Le Livre de la Mort dépeint de façon poignante un panorama complet et accablant des manifestations de la mort.
«Chapelles, mausolées, cippes, statues, bronze et marbre, sculpture et architecture foisonnent là, couronnant les sépultures, couvrant et ornant les plus infectes ordures.»
Édition revue et augmentée selon un projet de l'auteur qu'il n'avait pu mener à terme de son vivant, Le Livre de la Mort est une oeuvre singulière, encensée par des critiques et écrivains de l'époque, et encore de nos jours prisée.
Rareté et étrangeté littéraire, ce recueil passe à travers le temps pour nous léguer une vision cruelle, brute et poignante, mais réelle de celle que l'humanité ne peut dompter: la Mort. Pas d'échappatoire possible. La mort est là sous toutes ses facettes, nous enivre, étreint, entre des récits fantastiques aux descriptions funèbres qui nous soulèvent aussi bien le coeur que l'esprit. Émouvant, horrible, la mort se terre dans ses plus beaux atours sous une plume consoeur de Poe et maitresse de Lovecraft.
Indéniablement, Le Livre de la Mort ne vous laissera pas de glace et les plus blasés frémiront malgré eux aux descriptions subtiles des corps en putréfactions, de ce charognard aux multiples visages qui imprègne les vivants accablés d'une folie que seul la mort elle-même peut sauver.
Suivis de postface parlant de l'auteur, du recueil, ainsi que de l'étude sur l'oeuvre présente en couverture le Transi de René de Châlons, oeuvre maitresse de cet artiste hors de son temps qui vit le jour en 1519,* les éditions La Clef d'Argent nous présente là un livre complet, une vraie perle pour les amateurs de l'horreur ou des curiosités macabres.

Elodie
* Ce monument funéraire dédié à René de Châlons a été en fait sculpté par Ligier Richier (note de La Clef d'Argent).

Moi, Cthulhu, Neil Gaiman

HPL bloc d'éternité - Christophe Lartas

Sueurs Froides, septembre 2012.

A la Clef d'Argent, septembre 2012 sera placé sous le signe de Cthulhu avec deux petits volumes à ajouter à la déjà très longue bibliographie des disciples de H. P. Lovecraft.
MOI CTHULHU est une courte nouvelle de Neil Gaiman, auteur très apprécié des fans de fantasy urbaine et de fantastique. Ecrite en 1986, il s'agit d'une oeuvre de jeunesse de Gaiman, franchement parodique. Et assez drôle par moments il faut l'avouer («Vous savez comment sont morts les dinosaures? C'est nous. On a organisé un barbecue.» P.26). Quoiqu'elle le soit moins que la lettre (même époque) de Gaiman fournie en annexe et qui envisage une collaboration entre Lovecraft et Wodehouse pour C'EST L'APPEL DE CTHULHU, JEEVES! ou L'ETE DU NECRONOMICON, la comédie musicale dont n'a jamais osé rêver! Un projet de canular qui rappelle le génial SOUTIEN-GORGE ENSORCELE, dans un autre genre ( A quand une adaptation vidéo X de ce chef d'oeuvre occulto-sexuel? Mais les réalisateurs de pornos lisent-ils du Lovecraft?).
Le plus intéressant de ce petit ouvrage de 44 pages reste cependant le travail de Patrick Marcel (LES NOMBREUSES VIES DE CTHULHU, aux Moutons Electriques) qui est vraiment un connaisseur en la matière, comme l'attestent préface et notes largement plus passionnantes que la parodie de Gaiman...
Christophe Lartas, déjà auteur d'un remarqué SATANACHIAS, envisage le mythe avec davantage de respect et de sérieux que l'auteur britannique. Son recueil de poésies en prose (un art dans lequel excellait le Maître de Providence), HPL BLOC D'ETERNITE, comporte 5 textes sur les monstrueuses divinités du Mythe de Chtulhu (à savoir Cthulhu himself - et là on n'a pas envie de rire -, Azathoth, Nyarlathotep, Yog Sothoth et Shub Niggurath), un texte sur le Al-Azif (alias le Necronomicon), plein de divinités inconnues de nous, sans doute inventées par Lartas en personne, et un dernier qui rend directement hommage à l'homme Lovecraft.
La plume de Lartas est trempée dans le poison le plus noir.
Ses poésies sont autant de petits bijoux sombres qui ne plairont pas à tout le monde tant son style est particulier. Il pourra paraître lourd et indigeste à certains mais il convient absolument de s'y adapter, quitte à faire un effort pour cela, afin de se plonger avec délectation dans quelques très belles pages du Mythe de Cthulhu. La littérature n'est pas que best-seller, page-turner et roman de gare (sans rien enlever à ces types d'oeuvres que nous respectons infiniment dès lors qu'elles sont de qualité), il faut parfois faire un effort pour apprécier toute la saveur ténébreuse d'une langue surannée, chargée, peu commune.
Peut-être le même effort qu'un lecteur de pulps qui passait de l'excellent Seabury Quinn au génial Lovecraft.

Patryck Ficini

Celulles (Jérôme Sorre)

Sueurs Froides, septembre 2012.

Cellules, recueil de nouvelles de Jérôme Sorre.

Jérôme Sorre est le co-créateur du célèbre CLUB DIOGENE, avec Stéphane Mouret, une série fantastique pleine d'humour initialement parue à la Clef d'Argent et que l'on retrouve aujourd'hui aux éditions Malpertuis pour deux volumes.
CELLULES est son premier recueil de nouvelles hors de cette série.
Dix nouvelles remplissent ces 190 pages. Dix nouvelles très bien écrites (cela ne surprendra pas les habitués de l'éditeur).
LE MONSTRE conte la rencontre d'un enfant diabolique, le monstre humain du titre, et d'un vampire qui n'aspire qu'à la tranquillité. Le pire des deux n'est pas celui que l'on pense... Très original.
LES HEURES MORTES l'est moins, même si très bien faite. La séduction d'un mortel par un vampire n'est pas nouvelle ; le fait qu'il s'agisse ici d'une relation homosexuelle ne change rien à la chose.
En revanche, L'HOMME FAIBLE est géniale. Elle part du phantasme de nombreux hommes: pouvoir faire l'amour avec n'importe quelle femme dès lors qu'on la désire. C'est le curieux pouvoir d'un homme bientôt victime de ses pulsions ; un pouvoir qui peut s'appliquer aussi bien aux femmes de chair qu'aux stars photographiées ou aux modèles peintes sur des toiles. On aurait pu lire ce texte dans des anthologies aussi sympathiques que les HISTOIRES DE SEXE ET DE SANG, chez J'ai Lu. C'est une oeuvre forte qui parle du désir, du phantasme, de la lassitude et de la tentation.
«Leo se dépêche de jouir dans la bouche pulpeuse. Dire qu'il a choisi cette fille pour ses lèvres... Il se retire (...) puis chiffonne l'image qu'il a volée. Il la déchire, la transforme en une grosse boule colorée qu'il jette dans un coin. La fille redevient ce qu'elle était avant de croiser son appétit: du simple papier.» (P. 103).
ANONYMES fait carrément très peur. Un homme en pleine nuit: il a oublié de fermer la porte à clé. Manque de chance: des inconnus pénètrent dans l'immeuble au même moment. Ils rentrentchez les voisins. Rien ne semble pouvoir les arrêter.
ANONYMES est un très bon récit d'horreur moderne.
«Il y eut des bruits de lutte, iles entendirent nettement des meubles se renverser, des corps s'entrechoquer. Mais il n'y eut aucun cri, aucun gémissement.» (P. 139)
LA NUIT DES MURAILLES traite de la xénophobie et du repli sur soi. En un temps pas si lointain, l'étranger, l'inconnu, commençait au village voisin. Il n'y a qu'à revoir des westerns pour s'en assurer. Et si cela recommençait... Pas impossible à notre époque! Très fort, habile, effrayant à sa façon, le type de texte qui respire l'intelligence et qui peut donner à réfléchir.
L'EVEIL conclut le recueil: c'est un superbe texte d'horreur végétale (relire ses BOUDOIRS DES GORGONES pour en savoir plus sur cette fascinante thématique, plus toute jeune), qui file vraiment les jetons.
«Ils se préparaient à l'accueillir. C'était une armée, longtemps endormie, une armée contre laquelle tous les autres avaient péri.
Joshua était peut-être le dernier homme» (P.189)
Une légende!
Si les autres nouvelles sont moins fortes à nos yeux, CELLULES n'en est pas moins un très bon recueil fantastique, qui évoque une fois de plus les grandes heures de Marabout. Il aurait pu avoir un prix Jean Ray, assurément!

Patryck Ficini

Isidore et la pharaonne (Pierre Stolze)

Yozone, 16 août 2012.

Isidore et la pharaonne, roman jeunesse de Pierre Stolze.

Le plan d'Isidore pour retrouver Imina est tombé à l'eau par la faute d'une grippe. Cloué au lit à Metz, il broie du noir en lisant de vieilles BD, comme Papyrus. Sorti en douce prendre l'air, il se réfugie dans la cathédrale lorsque le temps vire à l'orage et... se retrouve propulsé en plein Égypte ancienne!
Akhenaton, le pharaon hérétique qui a imposé le culte d'un dieu unique, vient de mourir, et Isidore comprend rapidement que le clergé, fidèle aux anciens dieux, en veut à la vie de la pharaonne, qui se révèle être Imina!
Ensemble, et grâce à la connaissance de l'avenir que détient Isidore, ils vont tenter d'empêcher une guerre civile religieuse d'éclater, en organisant la fuite des fidèles à Aton.
Oserais-je vous en dire plus?
Car Pierre Stolze réussit un coup de maître, qui me ferait conseiller cet Isidore et la pharaonne au-delà du seul public jeunesse.
De manière très intelligente, il rapproche deux évènements qu'on a jusqu'alors historiquement dissocié: le choix d'Amenhotep IV de ne plus rendre de culte qu'à un seul dieu (Aton, d'où son nouveau nom) et qui conduira l'Égypte à une crise politique et religieuse majeure (c'est la fin de la XVIIIe dynastie), et l'autre grand conflit religieux, bien plus connu à notre époque grâce au cinéma et une comédie musicale il y a quelques années: l'opposition entre Ramsès II et Moïse.
De façon très intelligente donc, l'auteur mélange l'Histoire (égyptienne) et le mythe (biblique) en un seul conflit à venir entre monothéistes (les adorateurs d'Aton/Dieu) et les polythéistes (le clergé traditionnel égyptien).
Les jeunes lecteurs qui auront, comme Isidore, lu tout «Papyrus» et vu «Les Dix Commandements» de Cecil B. DeMille, marcheront en terrain connu, des images plein les yeux, et sauront repérer les traîtres et les pièges autant que deviner le chemin de l'exode des fidèles d'Akhenaton. Je me suis pour ma part laissé porter par le récit très rythmé, et où encore une fois, après«Isidore et le premier empereur», le dépaysement et l'aventure sont au rendez-vous.
Mes arguments risquent de se répéter, mais une nouvelle fois on a affaire à du divertissement culturel intelligent, qui ravira les amateurs de mythologie, et poussera les jeunes lecteurs à découvrir, dans d'autres livres ou à la télévision, les richesses d'une civilisation disparue.
Vivement la suite !

Nicolas Soffray

Aucun fondement logique (Gilles Bailly)

Sueurs Froides, 8 juillet 2012.

Aucun fondement logique, recueil de nouvelles de Gilles Bailly.

De Gilles Bailly, La Clef d'Argent avait déjà publié le roman Malbosque. Etonnant, inventif, surréaliste, peut-être trop complexe pour être parfaitement lisible, MALBOSQUE pouvait déplaire très facilement à un public, même fantasticophile, jamais acquis d'avance à ce qui était un véritable « objet littéraire non identifié ».
Et bien l'éditeur et l'auteur fous remettent le couvert avec, cette fois, le recueil de nouvelles, souvent très courtes (1 page), intitulé fort justement AUCUN FONDEMENT LOGIQUE. Plus de 40 textes pour le moins surprenants qui, s'ils touchent au fantastique, n'en empruntent jamais les sentiers battus, le tout servi par une écriture qui sait délirer avec son sujet comme épouser, la plupart du temps, et c'est tant mieux, une forme plus classique qui permet d'appréhender plus facilement l'univers déjà bien déjanté deGilles Bailly. Un univers nettement plus digeste en nouvelle qu'en roman il faut bien le reconnaître...
Le délire organisé, le chaos érigé en loi absolue, n'empêchent nullement de traiter des sujets graves, comme celui de la guerre, récurrent. Traiter des sujets graves ne nuit en rien à l'humour, souvent présent comme dans le très bon texte de pirates LA DISPERSION ou dans MERCI PENNAC! inspiré par la lecture du célèbre COMME UN ROMAN.
Si l'absurde est roi en ces terres inexplorées où une fourmi peut bien involontairement tuer un homme avec un tournevis (DENOUEMENT INEVITABLE), on peut y découvrir aussi un très beau texte de S.F sur le cinéma (ARRIVEE D'UN METRO EN GARE D'ATHELIA). Même si, par-dessus tout, nous retiendrons le terrifiant et apocalyptique DEMAIN, TRIESTE qui s'ouvre sur ces mots, P. 25:
«Dans la ville à la structure disloquée, à l'atmosphère puante, aux artères parsemées de crachats de morts-vivants, dans cette cité noircie par les ans et la rancoeur, recroquevillée sur son amertume, là, au coeur de cet agglomérat humain bruyant et désespéré, tapis dans l'ombre de leur tanière urbaine, les chats attendent.»

Patryck Ficini

Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)
Murmures, 5 juillet 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

Voilà le genre de petit livre, issu du travail d'un petit éditeur, comme on aimerait en voir souvent. Pourquoi ? Parce que c'est du sérieux à un prix abordable. Une couverture originale et très en rapport avec les textes et un appareil critique bien venu. Un recueil de nouvelles avec un sous-titre en quatre parties : à l'hôpital, à l'amphithéâtre, à la morgue, au cimetière.
On suppose avec juste raison qu'il s'agit des lieux où l'auteur a situé ses douze textes pour présenter la Mort. Ganche tenait beaucoup à son recueil à tel point que l'édition définitive - remaniée - ne put se faire de son vivant. Il ne fut pas médecin comme son père pour raison de santé et dut se contenter, si l'on peut dire, d'être un spécialiste international de Frédéric Chopin.
Ce petit recueil comprend douze nouvelles qui sont comme douze arrêts sur image d'un film qui présenterait l'activité de la mort. Douze arrêts sur image dans lesquels on peut pourtant saisir aussi la vie et l'environnement des vivants. La présentation de Pierre Raphe dans "La cave aux cercueils" est un bijou d'humour pince-sans-rire auquel il faut reconnaître un réalisme certain.
Tous les textes sont excellents parce qu'ils sont écrits avec un style clinique. Attention pas de ces cliniques ouvertes aux nosocomiales. Non, de ces cliniques immaculées où les choses sont rangées à leur place et pas ailleurs. Ganche utilise un vocabulaire dix-neuvième qui par endroit nous montre combien notre vocabulaire actuel s'est affadi, affaibli. Ganche nous montre une réalité avec les mots de cette réalité ("l'opérée") et avec le décalage entre notre époque et la sienne son texte devient poétique, riche de mots oubliés ("Une voix épeurée"). Il m'étonnerait que les passages où vous aurez l'impression qu'il exagère, qu'il hyperbolise vous paraissent ridicules. Quand vous aurez tout lu, même la partie "Documents", laissez reposer quelques jours et cherchez quel texte vous avez préféré (pour ma part c'est "La tête de mort") et demandez-vous si le recueil ne constitue pas un bon exorcisme...
Pour un après-midi d'automne accompagné des crépitements d'un feu de bois.

Noé Gaillard

Belle est la bête (Jean-Pierre Favard)

nooSFere, 30 juin 2012.

Belle est la bête, recueil de nouvelles de Jean-Pierre Favard.

Jean-Pierre Favard est un écrivain publié depuis peu, mais qui a déjà trouvé le temps de sortir trois livres: un court roman au titre régionalo-hippie (Sex, drugs & Rock'n'Dole) aux éditions de la Clef d'argent en 2010 puis, coup sur coup, deux recueils, l'un aux éditions Lokomodo (Le Destin des Morts) et le présent recueil, à nouveau chez la Clef d'argent. On y trouve dix nouvelles de taille variable, essentiellement des textes courts ainsi qu'une novella, centrées sur le motif de la bête. Au sens premier de sa définition dans certains textes (le premier, fort justement intitulé «La Bête», ainsi que «Retour(s) d'expédition(s)»), mais aussi au sens de caractère de l'âme humaine, lorsque nous sont donnés à voir quelques peu ragoûtants exemples d'êtres («Monseigneur», «Saint-Valentin»). Le ton de ce recueil est donc particulièrement noir, parfois teinté de l'humour de la même couleur. Néanmoins, on ne saurait ici trouver désespérance ou résignation: le but de Jean-Pierre Favard n'est pas de nous mettre face à des points de non-retour ou de nous plonger dans les affres du doute, mais plutôt de nous proposer des histoires malignes et variées. Mission accomplie, les textes se lisent sans déplaisir, malgré quelques tics d'écriture un peu énervants (le recours trop fréquent aux phrases courtes voire très courtes, sur «Miasme», «Les chiens» ou «Chroniques terriennes»), jusqu'à nous faire rire sur «La comète de Harley», rencontre inattendue entre une bande de bikers et des extraterrestres. Mais la pièce de choix reste la novella, à savoir «Retour(s) d'expédition(s)», où un club savant voit brusquement surgir dans ses salons un dérèglement temporel et une bête monstrueuse. Un beau moment de bravoure, ponctué de scènes d'action très cinématographiques, d'une montée intéressante de l'angoisse, pour finir sur une pirouette inédite.
Belle est la bête, à l'image de son titre-jeu de mots, se révèle ainsi un recueil fantastique à l'humour noir, plus rusé que réellement inquiétant. Le traitement assez varié des nouvelles permettra assurément à chacun d'y trouver son compte.

Bruno Para

Aucun fondement logique (Gilles Bailly)

Mythologica, 24 juin 2012.

Aucun fondement logique, recueil de nouvelles de Jean-Pierre Andrevon.

Aucun fondement logique est le titre de la première des quarante-et-une nouvelles écrites par Gilles Bailly. Le loufoque, l'humour et même le mysticisme se côtoient dans un mélange digne du nonsense de Sir Lewis Carroll.
Des fins inattendues, des renversements de situation et même des meurtriers improbables. C'est ce à quoi le lecteur de ce recueil de nouvelles doit s'attendre, une surprise à chaque page. De plus, la taille réduite des nouvelles crée un rythme de lecture rapide. Une fois la lecture de l'une d'elles terminée, le lecteur ne pourra résister à l'envie d'en commencer une autre.
Aucun fondement logique est une bonne surprise de la part des éditions de la Clef d'argent. Une bonne surprise, à l'instar du contenu du livre, de même que l'auteur que je ne connaissais pas du tout. Ces nouvelles sont un vrai plaisir à lire. Je le recommande à tout ceux qui n'ont pas peur d'être dépaysés à chaque page!

Aranae

Belle est la bête (Jean-Pierre Favard)

Mythologica, 20 juin 2012.

Belle est la bête, recueil de nouvelles de Jean-Pierre Favard.

Jean-Pierre Favard est l'un des auteurs français de la nouvelle scène fantastique française et l'on ne peut qu'espérer qu'il rencontre le succès qu'il mérite car Belle est la Bête est un de ces magnifiques recueils qui donne au genre des littératures de l'étrange ses lettres de noblesse. Pénétrez donc dans l'imaginaire de cet auteur aux multiples facettes...
La couverture, signée Okiko, intrigue le lecteur, le surprend et lui donne envie de tourner la couverture pour entrer plus avant dans cette énigme. Un excellent choix de la part de l'éditeur qui nous offre une quatrième de couverture à la hauteur des enjeux du roman :
Un homme, une arène, un taureau... Un corps, un microbe, une évasion... Une femme, un homme, des chiens... Un tueur implacable et des enquêteurs qui ne le sont pas moins... Un dîner en amoureux à la Saint-Valentin... Mais également un musée, une statue et un sabre japonais... Une bande de bikers et des extraterrestres... Des chroniques terriennes... Quelques retours d'expéditions... Et pour clore le bal en beauté, le fils de la femme à barbe en personne.
À travers dix nouvelles, aux styles tous différents, se dessine un bien étrange univers. Un monde où l'homme et la bête ne font souvent qu'un et où la belle n'est pas toujours celle que l'on croit. Un endroit où les monstres auront toujours une place réservée, pas très loin de la scène.
Ce sont donc pas moins de dix nouvelles qui nous sont ici proposées par Jean-Pierre Favard et tout commence très fort avec La Bête, texte de plus d'une dizaine de pages où le lecteur pourra découvrir une relation fantasmée entre un taureau et un spectateur de corrida. Relation qui combine à merveille la peur, une sorte d'amour macabre, voire une parabole de la vie. Une excellente nouvelle aux frontières du genre fantastique. Miasme est un texte qui entre clairement plus dans le champ de la fantasy avec un microbe qui fuit sa famille. Même si ce n'est clairement pas mon texte préféré, je dois lui reconnaître une incongruité particulièrement agréable à lire... Les Chiens joue avec le lecteur, avec les sentiments et les idées qu'il va se faire à la lecture du texte. L'une de mes nouvelles préférées au niveau du scénario.
Avec Monseigneur, le lecteur rentre dans un nouveau texte atypique et plus fantasy que les autres. Ce korrigan m'a toutefois bien plu... Saint Valentin revient à un fantastique plus classique, pour une fois de plus se jouer des lecteurs. Du grand scénario fantastique, rien à redire... La Vénus décapitée nous propose un modèle d'humour noir, de macabre du plus bel effet. Un excellent texte qui lance une étrange enquête. La Comète de Harley laisse à penser que l'auteur aime les univers de la moto avec un texte digne de Tim Burton dans son grand-guignolesque. Excellent ! Chroniques terriennes est un clin d'oeil à Ray Bradbury qui tombe malheureusement à point avec une mélancolie assez particulière. Mais l'auteur ne va pas s'arrêter là puisqu'il rend également hommage à Lovecraft avec Retour(s) d'expédition(s), un excellent texte de fantastique classique... Et pour finir ce menu fort copieux, Jean-Pierre Favard nous invite à découvrir Le Fils de la Femme à barbe, texte particulièrement émouvant et de nouveau aux frontières de ce que l'on attend de lui.
Belle est la Bête est un recueil pour le moins surprenant où il y en aura pour tous les goûts. L'auteur nous régale de sa plume ferme et assurée, le lecteur ne sachant pas, de texte en texte, à quelle sauce il va être mangé... Intriguant de bout en bout, cet ensemble de texte devrait séduire le public amateur de fantastique le plus large, mais pas seulement. Le fait est que cet auteur va probablement devenir l'un des références du genre en France si il continue dans cette veine, ce que je ne peux qu'espérer...

Deuskin

La mémoire de l'orchidée (François Fierobe)

Mythologica, 14 juin 2012.

La mémoire de l'orchidée, recueil de nouvelles de François Fierobe.

François Fierobe est nouvelliste et vous l'avez certainement lu dans des revues de l'imaginaire ou dans des anthologies. C'est dans ce deuxième support que je l'ai découvert et son nom n'a pas quitté mon esprit tant j'avais trouvé qu'il faisait preuve d'un grand talent dans ses textes. Lorsque j'ai découvert que son premier recueil était édité par La Clef d'Argent dans leur collection KholekTh, je n'ai pas hésité un instant pour l'obtenir. Dès la quatrième de couverture, vous êtes projeté dans son univers si particulier et intrigant.
La mémoire de l'orchidée rassemble neuf textes de François Fierobe qui ont l'originalité d'être regroupés trois par trois dans trois univers différents. A une exception près, nous avons affaire à des inédits et cette exception n'est autre que La mémoire de l'orchidée qui est la première de la série des Archives du club sans nom. Dans cette nouvelle, nous suivons un membre dudit club à qui on transmet un secret concernant une orchidée exceptionnelle, la pieuvre rouge. Une nouvelle fabuleuse, au vocabulaire d'une richesse étourdissante où l'auteur a réussi le tour de force d'user avec mesure de tous les termes relevant de la couleur rouge. Une de ces nouvelles qui vous fait dire dès l'entame d'un recueil que vous ne vous êtes pas trompé en l'acquérant et que les littératures de l'imaginaire sont parfois de la littérature à part entière. Une méditation chez Darwin nous conduit à nouveau dans ce club sans nom où cette fois un homme découvre l'annonce de sa mort dans le Times. Une nouvelle certes classique, mais dont le ton et la pirouette finale reflètent parfaitement l'esprit de ces clubs britanniques où se côtoient le flegme, la passion des bonnes choses et d'authentiques gentlemen. Enfin l'auteur nous invite à parcourir La ruelle aux empuses où deux membres du club se sont introduits pour y découvrir une autre réalité. J'ai adoré retrouver ici l'ambiance à la Conan Doyle de ce Londres aux multiples mystères que François Fierobe a su restituer.
Puis ce sont les trois nouvelles d'Artefacts et singularités qui nous sont proposées. La première s'intitule Géométries caniculaires de Rascanges. Derrière ce titre, énigmatique à souhait, se dissimule en fait un mémoire où est évoquée la quête de Jens Tlabart. L'homme a passé sa vie à la poursuite des objets étranges et merveilleux qu'il a lui-même baptisés géométries caniculaires. Leur origine, leur inventaire et leurs caractéristiques propres ont été sa seule obsession. Nous découvrons ainsi des objets au nom aussi étrange que leurs propriétés sont surprenantes telles les anomalines ou les semperfixines. Une nouvelle d'une grande créativité et d'une drôlerie extrême. Dans Le Bureau des Objets Maudits, nous sommes dans les traces du narrateur qui nous conte son passage dans l'étrange cité de Rascanges. Il y découvre une boutique qui porte de nom de Bureau des Objets Maudits, il entre et là, un homme lui raconte l'histoire du lieu. S'en suit une énumération d'objets tous plus extraordinaires les uns que les autres. Une nouvelle riche avec de belles inventions, peut-être trop. Personnellement, à moins que le lieu ait sa propre protection, je ne comprends pas pourquoi l'heureux propriétaire n'est pas moribond Ð dans le meilleur des cas Ð avec une si maléfique collection. Dans La Brocante aux Fantômes, le narrateur nous raconte comment, au hasard d'un arrêt ferroviaire et technique, il se retrouva dans une cité aux boutiques étranges et comment il passa l'huis d'une d'entre elles où on lui proposa divers articles et reliques pouvant invoquer des fantômes. Il existe peu de doutes que ladite cité ne soit Rascanges. Toujours est-il que nous sommes, une fois encore, confrontés à une énumération, toujours inventive et écrite d'une belle plume avec quelques images saisissantes qui peuvent naître dans l'esprit du lecteur.
Suit une série de trois courts textes réunis sous le titre d'Estaminets et sortilèges. Chassé-croisé au café Dante, le premier d'entre eux, vous laissera un goût de déjà-vu, mais je ne peux vous en dire plus. Sur La terrasse des âmes perdues, vous croiserez une vieille connaissance. Une nouvelle très courte, mais bien menée et dérangeante à souhait. Enfin, A l'enseigne du Curé Vert, vous explorerez cette terreur humaine qu'est celle de la mort. Plus exactement, vous écouterez ces récits de gens qu'on croit morts, qu'on enterre, et qui se réveillent ensuite. Une nouvelle dont la fin est déroutante et absolument jubilatoire. Ces trois derniers textes nous présentent, dans leur brièveté, toute la palette des talents de l'auteur. Il convient de mettre à l'honneur Sébastien Hayez qui a illustré la couverture de ce recueil et nous a représenté une orchidée qui relève aussi bien de la pieuvre que du réseau neuronal, réalisant ainsi une illustration parfaite de la première nouvelle éponyme à cet ouvrage.
Au final, comme je l'ai évoqué dans mon introduction et réitéré au fil de cette chronique, je vais reformuler une dernière fois ce que je pense de François Fierobe : nous avons affaire ici non à un nouvelliste de fantastique, mais à un vrai écrivain. Un homme qui prend du temps pour bien écrire et quand les mots sont bien choisis, les phrases bien agencées, alors les histoires déjà belles deviennent inoubliables et le plaisir du lecteur est décuplé. L'imaginaire, le style, le vocabulaire de cet auteur m'ont réellement séduit lorsque je l'ai lu pour la première fois et, avec ce recueil, c'est assurément un florilège de belles lettres que j'ai eu le plaisir de parcourir. Pour autant, ce recueil n'est pas exempt de ce que je qualifierai de défauts. Je n'ai jamais apprécié les longues descriptions ni les inventaires qui durent et font tomber tout intérêt malgré le talent de l'auteur. Il faut reconnaître que c'est annoncé en quatrième de couverture, et que c'est le propre des cabinets de curiosités. De même, il pourra être reproché un vocabulaire trop riche par rapport à la grande majorité des lecteurs ainsi que des phrases d'une rare longueur. Je reste cependant séduit par l'aisance dans l'expression où l'on ressent le travail méticuleux de l'auteur. Globalement je ne peux que vous recommander chaleureusement ce recueil, qui espérons-le, ne saurait être le dernier de cet auteur au talent rare.

Chris

Nouvelles de poche (Jean-Pierre Andrevon)

Le Carnet particulier de Philippe Curval, juin 2012.

Nouvelles de poche, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

Je vous incite à commander, pour 12€ sur www.clef-argent.org, 528 récits minuscules de Jean-Pierre Andrevon, parus sous le titre Nouvelles de poche dans la collection "KholekTh". Ce ne sont pas, comme on pourrait le croire, des aphorismes, des pensées, des maximes ou même des sentences écologiques, mais de très jolis texticules, drôles, imaginatifs, variés où Andrevon se plaît à torturer tout ce qui lui vient à l'esprit pour en faire saigner l'absurde, l'humour. Rapports sexuels, religion, sécurité, pollution, alimentation, travail, animal, végétal, meubles en folie, prolifération de l'espèce humaine, climat déglingué, etc., tout y passe.
Et la science-fiction, me direz-vous, ousqu'elle est ? Partout, mais elle se dissimule dans les angles. Pour exemple, le numéro 205 : «J'ai constaté qu'une fois de plus, le couple d'anthropophages du troisième avait laissé les os du facteur remplaçant sur leur palier.» ‚a ne vous laisse pas rêveur?

Philippe Curval

Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)

L'Écran Fantastique, juin 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

Les mille et une façons d'accommoder un cadavre.
«Les excroissances pullulantes, les fongosités spongieuses, les chairs dévorées par les bacilles, corrompues par des ulcères sanieux... la graisse (aux) teintes saures et cuivrées, les organes tapisés de sang corrompu et visqueux...» Qui parle ainsi de notre humaine nature malmenée par le trépas? Un certain Édouard Ganche (1880-1945) qui, dans son Livre de la mort, originellement publié en 1909, s'en donne à coeur joie avec le spectacle de la décomposition organique, laquelle n'exclut pas des visées plus sociales: «Jusqu'au tombeau, jusqu'à la pourriture, le riche prévalait sur le pauvre. Aux fortunés appartenaient la solidité isolante des cercueils plombés [...]. [Aux] indigents [...] à peine si quelques poignées de sciure de bois épongeraient la sanie des chairs putrides.» Où ce journaliste et médecin va-t-il chercher tout ça? Dans les morgues et salles d'autopsie des hôpitaux, qu'il parcourt sans relâche, y puisant ces images fortes qu'il détaille aussi bien dans des tableaux pris sur le vif que dans des nouvelles plus construites, où se manifestent deux influences primordiales: Baudelaire (cf. son poème «La Charogne») et Poe, dont il reduplique «L'Enterrement prématuré» dans une des nouvelles composant ce recueil d'outre-tombe, retravaillé par l'auteur avant son décès, mais dont la version ultime resta inédite, et que son exhumeur et éditeur Philippe Gindre accompagne d'une très copieuse étude bio-bibliographique. Un cas, un choc.

Jean-Pierre Andrevon

Belle est la bête (Jean-Pierre Favard)

Yozone, 26 mai 2012.

Belle est la bête, recueil de nouvelles de Jean-Pierre Favard.

Difficile de trouver un fil conducteur aux nouvelles qui composent «Belle est la Bête», excepté l'horreur, vue, ou ressentie par les protagonistes des textes de Jean-Pierre Favard. L'auteur n'en est pas à son coup d'essai (son récent roman Sex, drugs & rock'n'Dole, également à La Clef d'Argent, a été acclamé par la presse jurassienne), et ce florilège donne la mesure de son talent. La plume sait être incisive dans le ton, mais semble adorer les ellipses dans la forme : pourquoi dire les choses de front lorsqu'on peut faire durer le suspense? Ainsi de «La Bête», qui ouvre le recueil, 15 pages de terreur fantasmée lors d'une corrida que l'auteur fait monter avec calme et maîtrise. Exercice de style sans grande finalité (à mon avis), elle est la moins marquante avec «Le Fils de la Femme à Barbe» pourtant empreinte de beauté, qui clôt l'ouvrage. Peut-être parce qu'il s'agit des textes les moins fantastiques, les moins extrêmes du recueil. Ces deux nouvelles prouvent cependant que l'auteur peut sortir du genre sans rien perdre de son talent.
Navigant dans les eaux floues du fantastique, «Les Chiens» et «Saint-Valentin», sur des tons différents, jouent avec nos présupposés. «Miasme», contant la fuite d'un microbe de sa famille qui le brime, prend des airs de fantasy, tout comme le bref «Monseigneur», avec un policier illettré assisté d'un Korrigan savant. Après celle-ci, on a envie d'en lire un plein roman de la même veine.
Mais la marque de fabrique de Jean-Pierre Favard pourrait surtout être l'humour, noir de préférence, et un goût prononcé pour les personnages populaires, au français plus proche d'Audiard que du Bescherelle. L'enquête sans queue ni tête de «La Vénus Décapitée» ouvre le bal, qui s'emballe en une folle farandole dans le tarantinesco-burtonien «La Comète de Harley», cocktail détonnant de «Mars Attacks» avec des bikers, où le rire engendré par le style le dispute au danger imminent de la situation.
En regard, les deux hommages qui suivent s'habillent d'un sérieux presque grave. Les tranches de vie pastel de «Chroniques Terriennes» poussent presque à la mélancolie, tandis que «Retour(s) d'expédition(s)», qui démarrait dans les pas de Conan Doyle, pousse rapidement dans les traces de Lovecraft (avec un clin d'oeil appuyé à E.R. Burroughs). Avec un égal brio.
Aussi, ne vous fiez pas à l'horrifique couverture d'Okiko, qui ne vous renseignera que sur les sensations qui vous assailliront à la lecture de «Belle est la Bête». Pour le fond comme la forme, attendez-vous à ne jamais savoir où vous mettez les pieds!

Nicolas Soffray

Des anges qui passent (Fernando Goncalvès-Félix)

Sueurs Froides, mai 2012.

Des anges qui passent, recueil de cadavres exquis illustrés de Véronique Corme (textes) et Fernando Goncalves-Félix (textes et dessins).

DES ANGES QUI PASSENT est un recueil de cadavres exquis cosignés Véronique Corme et Fernando Goncalvès-Félix, des textes surréalistes, une forme de poésie en prose pour le moins déconcertante, auxquels s'ajoutent 17 superbes dessins de Goncalvès-Félix lui-même, dont on avait déjà apprécié la plume et le coup de crayon dans l'étonnant POUMONS DU DIABLE, toujours à la Clef d'Argent.

Patryck Ficini

Nouvelles de poche (Jean-Pierre Andrevon)

Sueurs Froides, mai 2012.

Nouvelles de poche, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

528 !
528 nouvelles sont contenues dans le second recueil de Jean-Pierre Andrevon à la Clef d'Argent, NOUVELLES DE POCHE ! Un recueil bien nommé puisqu'il s'agit ici, bien évidemment, de micronouvelles, semblables à celles de SCRIBUSCULES de Jacques Fuentealba (même éditeur).
Emballé sous une belle couverture signée par le nouvelliste en personne, ce recueil plein d'humour est le dernier en date de la collection KholekTh; il coûte 12 euros. La micronouvelle est une expérience littéraire à part entière, unique, qui se déguste à petite dose. On en lit deux ou trois et on passe à autre chose avant d'y revenir. Ce genre qui ne ressemble à aucun autre nécessite, pour, si l'on peut dire, une bonne digestion, une forme de lecture adaptée, un rythme différent de celui que l'on adopte généralement pour le roman, la novella ou même un recueil de nouvelles classiques. La micronouvelle ne plaira pas à tout le monde mais on peut la voir aussi comme une forme de réaction (inconsciente ?) aux romans de plus en plus longs qui sont à la mode depuis pas mal d'années maintenant.
La Clef d'Argent ne chôme pas et publie à tour de bras ces derniers mois, pour le plus grand plaisir des amateurs de fantastique et de bizarre.

Patryck Ficini

Nouvelles de poche (Jean-Pierre Andrevon)

Murmures, 23 mai 2012.

Nouvelles de poche, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

Le principe du texte court n'est pas nouveau et en science-fiction - puisque Jean-Pierre Andrevon est un des maîtres du genre - les lecteurs savent qu'il peut se réclamer de deux grands anciens: Frederic Brown et Jacques Sternberg.
(On rappellera, pour le plaisir et pour ceux qui n'aiment pas la SF, les noms de Félix Fénéon - Nouvelles en trois lignes - et Pierre Desproges - Le petit Reporter).
L'auteur signale qu'il s'agit de nouvelles "plus que brèves, qui ont la particularité de tenir en une seule phrase". Si j'osais, je dirais que cela s'apparente au Haïku. Tout au moins dans l'esprit. Cela doit procurer au lecteur un étroit sourire et un pétillement du regard qui traduisent sa compréhension. Tout le monde sait le plaisir éprouvé à comprendre quelque chose. Cela permet de donner à voir, comme le ferait un dessin, mais c'est vous qui dessinez dans votre tête.
Voici des exemples:
"Bob McCornik, l'explorateur bien connu, dut pagayer pas moins d'une semaine dans les eaux infestées de caïmans des bayous de son quartier avant de trouver enfin, exténué, un Casino encore ouvert."
"Ce n'est que lorsqu'il eut inopinément piqué son épouse avec une épingle et qu'il put voir celle-ci se ratatiner sous ses yeux en quelques secondes, que Benjamin Le Coazec comprit qu'il vivait depuis vingt-sept ans avec une poupée gonflable."
Vous avez compris. C'est un exercice difficile. Trouver l'idée ne doit pas poser de problème, mais écrire une phrase qui résume et entraîne la réflexion, et pas une banale, une de celles qui vous démonte votre mode de vie et le système social en un rien de temps... Comme disait Figaro de Beaumarchais "Je me presse de rire de tout de peur d'être obligé d'en pleurer"...
Bonne rigolade.

Noé Gaillard

Le dernier roi des elfes (Sylvie Huguet)

La Plume ou la Vie, 21 mai 2012.

Le dernier roi des elfes, Sylvie Huguet.

Depuis des centaines d'années, des générations d'elfes et d'hommes s'affrontent dans un combat sans merci, simplement pour la pérennité de leur race. Les elfes doivent faire face à l'obscurantisme grandissant distillé par l'Église les accusant d'être des créatures dépravées qu'il faut évincer à tout prix. Alors que les elfes viennent de détruire une ville complète ainsi que tous ses habitants, le fantasque roi Ilgaël décide d'épargner un jeune garçon dont la grâce ne lui semble que peu humaine. Entre le jeune homme et l'elfe se dessinera une amitié que beaucoup considéreront comme contre-nature. Lindyll, l'humain roi des elfes tiraillés entre son amitié et ses origines, saura-t-il choisir entre les deux camps?
Je ne connaissais La Clef d'argent que de nom, mais Le dernier roi des elfes est le premier ouvrage que je lis de cette maison d'édition. Il s'agit d'un ouvrage d'une centaine de pages. À l'instar de son épaisseur, ce livre se lit très rapidement. Cet ouvrage appartient au genre de la novella: je n'avais jamais eu l'occasion de lire une histoire appartenant au genre de la fantasy et j'ai été étonnée que cela fonctionne. Le «challenge» de la longueur de l'histoire dans Le dernier roi des elfes est réussi.
Le format court de ce livre permet au lecteur de se focaliser sur l'histoire en elle-même: l'amitié apparemment impossible entre l'elfe et l'humain et les profonds tourments que les deux personnages ressentent sont très bien décrits au lecteur. L'émotion prend au coeur et vous mettra la larme à l'oeil.
Le lecteur pourra assister à l'effet que peut produire une amitié profonde sur l'esprit d'un être aussi insouciant qu'un elfe. Ilgaël se verra en effet confronté à ce qu'il ne connaît pas: la jalousie et l'angoisse.
Sylvie Huguet, en véritable poétesse, saura vous emmener dans un monde conté avec beaucoup de la grâce propre aux elfes. Le dernier roi des elfes est une histoire où se mêlent la grâce des elfes, la geste des chansons médiévales et l'horreur des combats où règne la puanteur et la froideur de la mort.
Un petit plus pour la couverture qui est pour moi très belle et illustrant un moment marquant du roman!
Lecteurs, laissez-vous transporter au rythme du pas des chevaux elfiques et des loups ombrageux.

Aranae

Celulles (Jérôme Sorre)

Mythologica, 16 mai 2012.

Cellules, recueil de Jérôme Sorre.

J'ai découvert la plume de Jérôme Sorre à l'occasion de la publication chez Malpertuis des deux recueils du Club Diogène, que j'avais d'ailleurs particulièrement appréciés pour leurs intrigues passionnantes et leur charme désuet. Écrivant ces aventures avec son père Stéphane Mouret, j'étais curieux de découvrir ce qu'il pouvait proposer de sa seule plume. C'est donc avec plaisir que je me suis plongé dans les nouvelles de Cellules, au titre envoûtant...

La couverture reprend une partie d'un tableau d'Artur Grottger datant de 1864, intitulé Forêt vierge. Inquiétante à souhait, cette image propose à merveille une brève immersion dans un univers fantastique effrayant. Cela est d'ailleurs d'excellent augure pour la lecture qui va venir ensuite.

Les dix récits que vous trouverez ici racontent les errances souvent cruelles de personnages que l'on a préféré enfermer dans un recueil, pour l'éternité.
Ces êtres, ces choses, frappent sans relâche aux murs de papier de leurs cellules. Ils ruminent leurs souffrances, leur monstrueuse folie. Ils gesticulent, se remémorent leurs histoires, pour tenter aussitôt de les arracher de leur mémoire, en vain.
Seuls dans la multitude, ils ne font plus attention aux gémissements des autres captifs qui hantent les pages voisines.
Prenez le livre et tous se tairont, le souffle court, dans l'attente de savoir quelle cellule vous aurez choisi d'entrouvrir.
C'est la seule liberté qu'il leur reste: être lu.

Jérôme Sorre a su, en quelques pages, m'entraîner dans son univers. D'une plume sûre et affûtée, il trace avec son premier récit, Le Monstre, une ligne directrice de son recueil qu'il ne démentira pas: nous allons être face à du très grand fantastique. Et chacune des dix nouvelles présentées ici va vous emmener sur autant de territoires imaginaires qui devraient vous enjôler.

Je vais vous présenter mes quatre textes préférés de ce recueil, car je pense qu'ils méritent vraiment un espace à part dans cette chronique du fait de leur qualité. 151 vagues d'écume est un texte particulièrement poétique, qui met en avant un fantastique classique mais qui fonctionne néanmoins à merveille. Un simple élément va venir prendre une place prépondérante dans la vie du personnage principal, le menant sur une voie dangereuse... Anonymes est un texte frappant par son classicisme avec une composante suffisamment effrayante pour faire réfléchir le lecteur. Le Monstre, premier texte du recueil, nous emmène au cÏur du mythe du vampire, lorsqu'un enfant va devenir un monstre par désir de puissance. Il s'agit selon moi du meilleur texte de Cellules, qui pourtant comporte beaucoup de perles... Et je termine avec La Nuit des Murailles, texte atypique et inquiétant qui pose la question de l'étranger et de ce que l'on ressent lorsque l'on est repoussé. Où aller lorsque le monde entier risque de vous rejeter?

Même si je ne parle que de mes quatre textes préférés, rassurez-vous, la qualité est constante au fil du recueil. Aucun texte ne m'a paru surfait ou inutile, même Les Fiançailles de Julie, qui est pourtant extrêmement court (trop peut-être...). Le style de Jérôme Sorre est parfaitement adapté au fantastique qu'il développe, avec quelques incursions vers des univers féériques plus proches de la fantasy. Il jongle avec les barrières entre genres avec une facilité déconcertante.

Pour conclure, je dirais que si vous voulez à la fois lire un bon titre de fantastique et soutenir un petit éditeur extrêmement dynamique, je ne peux que vous inviter à découvrir les fantasmagories de cet auteur aux multiples facettes, capables de vous proposer le fantastique le plus sombre tout en développant un humour noir et un cynisme fort sympathique... À recommander dans tous les cas!

Deuskin

Dossier de presse de l'année: 1987, 1988, 1989, 1990, 1991, 1992, 1995, 1996, 1997, 1998, 1999, 2000, 2001, 2002, 2003, 2004, 2005, 2006, 2007, 2008, 2009, 2010, 2011, 2012, 2013, 2014, 2015, 2016, 2017, 2018.
Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)

lelitteraire.com, 3 mai 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

Personne n'échappe à la Mort. C'est à la fois une malédiction qui touche les plus grands saints et une bénédiction qui élimine aussi les pires salauds. C'est également un thème littéraire universel et qui restera éternel, malgré les progrès médicaux. Tous les écrivains, ou presque, ont consacré au moins quelques pages à La Grande Faucheuse. Pourquoi, sur ce sujet, le livre d'Édouard Ganche se distingue-t-il? D'abord, parce qu'il est entièrement consacré à la Mort, dans toutes ses déclinaisons et ses conséquences. Puis, parce que l'auteur le traite comme une réalité physique, en décrit les étapes, les effets, le déroulement. Enfin, Édouard Ganche, athée, n'habille pas cette rupture de parures religieuses, ne la décrit pas comme un passage vers une vie meilleure pour les plus vertueux, une vie infernale pour les plus malhonnêtes. La mort est une phase biologique, une étape incontournable et Ganche la décrit comme telle. Le Livre de la Mort se compose de treize nouvelles, écrites entre 24 et 26 ans, qui ont un lien direct avec ce que l'auteur appelle la Triomphatrice éternelle. Il évoque ainsi les causes comme la maladie, la misère, les lieux où sont placés les corps temporairement ou définitivement, les psychoses qu'elle suscite ou qu'elle déclenche et, comme une parodie, une série de Litanies dans la meilleure veine des invocations religieuses qui glorifient des dieux inflexibles et cruels. Ces textes s'attachent à dépeindre la mort telle qu'elle apparait aux vivants, allant au-delà puisqu'il ajoute : «Cette vision réservée au secret de la tombe produisait...»

En treize textes, l'auteur brosse un panorama complet, sans concessions, sans complaisance ni voyeurisme, des manifestations de la mort. D'où vient, pour Edouard Ganche, cette monomanie de la Mort dans la première partie de sa vie? On peut avancer une inclinaison naturelle, mais cette obsession vient plus sûrement de sa tendre enfance. Fils d'un médecin de campagne bretonne, il a, dès huit ans, accompagné son père dans ses tournées de clients, été confronté à la maladie, à la mort. Son père, qui semble avoir beaucoup compté pour lui tombe malade et décède rapidement quand Edouard à treize ans. Naturellement, il se destine à des études de médecine qu'il devra interrompre pour des raisons de santé.

Ces nouvelles parues dans des revues, ont été réunies en un recueil en 1909. Ce livre a disparu quelques mois après sa publication, non à cause de son contenu, mais en raison d'un différend commercial entre deux éditeurs. En 1938, l'auteur entreprend de remanier entièrement Le Livre de la Mort pour en faire paraître une édition définitive. Le recueil qui est édité aujourd'hui est celui voulu par l'auteur avec les corrections, modifications, ajouts...

Ces textes sont mis en valeur par des images singulières, des expressions frappantes, des énumérations d'une grande diversité. Son écriture fluide, d'un caractère distingué, avec un vocabulaire riche, diversifié, recherché, érudit, voire précieux, qui fait déplorer ces trop nombreux romans d'aujourd'hui aux vocables limités, pauvres en images et qualificatifs.

Mais Edouard Ganche est célèbre pour une autre raison. En 1906, alors qu'il rédige ses contes macabres pour différentes revues, il découvre la musique de Chopin dans une série de récitals donnés sur l'orgue monumental du Trocadéro. C'est une révélation ! Il retrouve en lui «...ce stoïcisme lucide qu'il saluait déjà chez les paysans de Baulon ; qu'il admirait chez son père...» Il consacra une large part de son énergie à faire découvrir Chopin, la réalité de sa musique et devint le spécialiste du musicien, auteur d'ouvrages qui font encore références aujourd'hui.

Ce recueil est complété par un travail bibliographique remarquable assuré par des amateurs éclairés, amoureux de beaux textes et d'une littérature différente. Trois articles retiennent l'attention. D'abord «L'Ivre de la Mort» de Philippe Gindre qui dresse une biographie érudite de l'auteur et un détail des modifications apportées par l'auteur dans ce qu'il voulait être la version définitive. Puis «La Mort en face» de Philippe Gontier qui replace les écrits dans le contexte de la fin du XIXe et début du XXe siècle avec des mouvements comme le décadentisme, les influences de Baudelaire, de Poe.... Enfin, Philippe Gindre retrace, en cinq pages, l'histoire du Transi de René de Châlon, la sculpture du XVIe siècle qui orne la couverture.

Serge Perraud

La mémoire de l'orchidée (François Fierobe)

Epicure, mai 2012.

La mémoire de l'orchidée, recueil de nouvelles de François Fierobe.

Ce recueil de nouvelles fantastiques délicieusement gothiques et littérairement irréprochables enchantera les amateurs d'Edgar Poe et de Maupassant. Découvrez les anomalines et leurs cousines les récurrines, les inamovibles semperfixines, l'octaèdre entropique, le sablier perpétuel, la cagoule anthropophage, le fauteuil létal, la machine à reproduire les aurores boréales, ou encore l'Erythrodes octopus -- ou pieuvre rouge -- fascinante orchidée qui donne son nom à l'ouvrage. Du rire à l'épouvante, la réalité masque bien des mystères et le vertige guette à chaque pas. Vraiment très réussi.

Celulles (Jérôme Sorre)

Yozone, 26 avril 2012.

Cellules, recueil de Jérôme Sorre.

Jérôme Sorre, qui a fait ses premières armes dans le Club Diogène à la Clef d'Argent et chez Malpertuis, nous livre un premier recueil dont la sombre et inquiétante couverture ne laisse rien présager du foisonnant contenu. Si le fantastique est son terrain de prédilection, il touche ici à tous les genres, et toutes les ambiances.

La preuve par une revue en détail :
«Le Monstre» oppose un enfant terrible (réellement terrible) à ce qu'on découvre, après avoir penché pour un pervers, être un vampire. L'auteur renouvelle le personnage, mettant sa créature à cent lieues des clichés du genre, de Dracula aux derniers avatars édulcorés de la bit-lit. Son monstre, certes cruel, fait presque pitié au fil des pages et des découvertes sur son état. C'est normal, me direz-vous, car le véritable monstre de l'histoire, c'est ce garçon violent et prêt à tout pour plus de pouvoir et d'ascendant sur les autres êtres humains. Tout, même le pire. Loin de toute humanité.
Brrr...
La brève nouvelle «Les Fiançailles de Julie» détourne adroitement un conte archi-connu, et une seconde fois fait basculer le lecteur dans le plus grand effroi. Re-brrr...
Avec «L'Héritage», direction l'Asie pour le dernier acte d'un contrat qui lie une famille à une créature de légende. Un coup de dés dangereux pour sauver la vie d'une enfant. Exit le fantastique pur, nous voilà presque en fantasy féérique.
Impression de fantasy également avec «Reflets de soie», qui lorgne plutôt du côté de la science-fantasy dont les auteurs d'outre-Atlantique ont écrit les plus grandes pages. Un roi, gardien, face à une Porte métaphysique. Une vie passée à en chercher le sens. Un texte sur la passion, assez philosophique, captivant.
De retour sur le plancher des vaches avec «151 vagues d'écume», variation somme toute classique, mais bien menée, sur l'envahissement d'un élément intrusif qui va dévorer l'existence du personnage. Ici, un livre qui s'invite dans la librairie îlienne d'Alan, jusqu'à...
«L'Homme Faible» commence sur des allures de fantastique, avec un mâle doté du pouvoir de séduire instantanément toute femme, et de la plier à ses désirs. On sent le fantasme masculin. Mais quand la chair ne lui suffit plus, l'homme donne vie aux photos. Puis, après avoir assouvi cette pulsion charnelle jusqu'à la lie, et au dégoût, il part en quête de la Beauté, et de l'Amour. Nouvelle à chute, la conclusion nous oriente vers un tout autre genre littéraire, et prolonge nos réflexions sur la sensualité, la sexualité et nos corps.
«Les Heures Mortes» nous ramène sur la voie du vampire, pour explorer ce lien entre le chasseur et la proie, et la source de sa puissance : ici encore, séduction, amour?, passion. Et manque, qui entraîne une irrépressible quête d'un bonheur fugace, déraisonnable et presque malsain.
«Anonymes» est une invasion dans le quotidien, soit la définition du fantastique prise au pied de la lettre. Oppressant, effrayant, on en ressort secoué.
«La Nuit des Murailles» poursuit dans la même veine. Une sorte de folie collective pousse les habitants d'un village à chasser les «étrangers». Pour le couple venu visiter des amis, la fuite devient question de survie. Et à l'image du «Ravage» de Barjavel, si ce mal avait gagné tout le pays, où aller? Et pour y trouver quoi?
En conclusion, «L'..éveil» semble donner la solution, dans une rébellion des arbres qui contraint trois bûcherons à trouver refuge au milieu d'un lac. Et si l'Homme avait fait assez de mal, et que la Nature reprenait les commandes?
La collection KholekTh recèle de trésors méconnus. Jérôme Sorre est visiblement un nom à retenir, pour qui ne craint pas de frissonner, ni de regarder par-dessus son épaule et sous son lit une fois un de ses textes terminé. Car trouver le sommeil ensuite tiendra de la gageure.


Nicolas Soffray

Nouvelles de poche (Jean-Pierre Andrevon)

Yozone, 19 avril 2012.

Nouvelles de poche, recueil de Jean-Pierre Andrevon.

528 nouvelles, cela fait un beau recueil. Le tout dans un livre de poche, est-ce possible ? Oui, car il s'agit là de micro-nouvelles, qui ne dépassent pas la douzaine de lignes. Certaines ne font qu'une phrase, tantôt longue et finement assemblée d'incises et de subordonnées, tantôt brève et d'autant plus surprenante d'efficacité.
Car tout l'art de la micro-nouvelle tient dans la capacité à surprendre et étonner en peu de mots. Pendant fictionnel du philosophique haïku, elle doit raconter une histoire d'un bout à l'autre, du début à une chute. Et provoquer une réaction chez le lecteur. Jean-Pierre Andrevon récidive donc plus de 500 fois dans cet exercice périlleux. Disons-le d'emblée, il ne fait pas mouche à chaque fois. Si vous avez le malheur de lire d'une traite ces 528 histoires, vous y trouverez des ressemblances, des redites, des tics (dont un attachement frappant pour la traumatisante épilation du maillot, chez les hommes comme les femmes). Bien que mélangés, on retrouve des genres récurrents : l'absurde, le grotesque... qui déçoivent parfois chez ce grand auteur. Mais qui connaît Andrevon le sait capable du meilleur («Gandahar», «Le monde enfin»...) comme du pire : certains textes naviguent dangereusement sous la ceinture, et au 10e on s'en lasse un peu.
Mais bon, produire 500 textes excellents, originaux et radicalement différents tenait de la gageure. Aussi, lira-t-on les textes en dilettante, un par-ci, un autre par-là, pour en savourer le sel, piochant au hasard... Les premières pages sont d'ailleurs lisibles sur le site de l'éditeur La Clef d'Argent.
Aussi, plutôt que palabrer sur les écueils inhérents à cet exercice, je préfère vous parler de quelques thèmes excellents, des pépites qui parsèment l'ouvrage bien plus souvent que mes précédents commentaires pourraient le laisser croire.
Il y a d'abord, parmi les textes en apparence absurde, des lignes qui prennent un tout autre sens du moment qu'on change de point de vue, passant de l'humain à l'animal ou au végétal. Faire le gros dos ou trembler comme une feuille n'aura jamais été mieux employé.
Peu nombreuses mais délectables, certaines phrases exposent un sujet de SF qui rappellera aux inconditionnels d'Andrevon ses grands romans ou ses nouvelles antimilitaristes (comme dans «Ne coupez pas» ou «C'est un peu la guerre, c'est un peu la paix»). L'horreur de la guerre, mais surtout, en quelques mots, la bêtise des hommes qui la déclenche.
Enfin, j'ai un goût particulier pour toutes ses piques contre l'Islam radical qui envoie ses martyrs à la mort en leur promettant monts et merveilles (et 40 vierges au Paradis). Il tire le concept par tous les bouts, entre le jeune fou d'Allah qui devra se contenter d'une unique vieille prostituée ou la martyre à qui on annonce en haut que rien n'est prévu dans son cas, mais qu'en gros elle peut aller faire le ménage et la popote. L'auteur pousse parfois la fiction aux limites du fait divers et stigmatise sans tabou les prédicateurs qui dispensent un message qu'ils n'appliquent pas dans leur propre existence (tel celui dont on retrouve du saucisson pur porc dans la barbe). Sur ce sujet, mais pas seulement, Andrevon ne craint pas d'écrire ce que tout le monde pense tout bas. Et c'est bien agréable. Rien que pour cela, je ne peux que vous conseiller ces «Nouvelles de poche».
Le prix Pépin récompense chaque année les meilleurs textes courts. Si Jean-Pierre Andrevon ne monopolisera pas la médaille d'or du prochain demi-millénaire avec cette sélection, il sera très souvent sur le podium, pour notre plus grand et plus fugace plaisir.

Nicolas Soffray

Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)

Les Mondes Étranges, 18 avril 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

13 textes sur la mort: ce qui se passe avant (la maladie, sa souffrance, l'agonie...), la mort elle-même, ce qui se passe après (lé décomposition, l'utilisation des cadavres) et les différents lieux dans lesquels tout cela se joue (hôpital, faculté de médecine, morgue, cimetière). Macabre mais évidemment fascinant, pas exempts de défauts non plus, ce recueil de nouvelles était aussi une rareté qui méritait d'être sauvée de l'oubli. C'est désormais chose faite grâce aux éditions La Clef d'Argent et à Philippe Gindre.
Il faut se souvenir en lisant Le Livre De La Mort qu'il a été écrit au début du siècle dernier, avec ce que cela implique en termes de vocabulaire, de tournures de phrases mais aussi en termes de contenu, le fantastique (et l'horreur encore plus) en étant encore à ses balbutiements.
À cette époque là, les psychologues pour enfants ne sévissaient pas encore, que ce soit dans leurs cabinets ou par l'intermédiaire de leurs livres... et c'est sans doute ce qui explique qu'Édouard Ganche a été très tôt confronté à la maladie et à la mort, puisque son père médecin a commencé à l'emmener avec lui lors de ses visites bien avant ses dix ans. Le résultat? Ni plus ni moins qu'un gamin traumatisé et désormais obsédé par la mort, comme le démontre à l'évidence son recueil de nouvelles!
Car ce qui ressort avant tout de ces 13 textes, c'est une fascination morbide pour tout ce qui touche de près à la mort, en même temps qu'une véritable angoisse et un véritable dégoût. De ce point de vue là, la sincérité de l'auteur, ne fait aucun doute, il ne s'agit pas d'un exercice de style, bien que le concept même d'un tel recueil thématique de nouvelles soit plutôt original.
Ce qui ressort aussi des nouvelles de Ganche, c'est un profond athéisme (d'où l'angoisse, peut être...) et des préoccupations sociales qui reviennent assez régulièrement, l'auteur dénonçant les inégalités devant la maladie, la souffrance et même après la mort! Comme quoi rien n'a vraiment changé sur les 100 dernières années.
Sur la plan littéraire, on regrettera quand même une certain nombre de lourdeurs et surtout de répétitions, qui semblent revenir sans cesse nouvelle après nouvelle, avec des notamment des passages quasi-systématiques et pas toujours indispensables sur la décomposition et le pourrissement des corps...
La fascination de Ganche pour ces phénomènes, pour la vision de ce que peut révéler l'intérieur d'un corps humain ouvert, sont tels qu'ils se désintéresse totalement de ses personnages et en oublie parfois de nous raconter une histoire! C'est moins vrai sur des nouvelles comme l'Agonie, Le Poussah, Enterrée Vive ou Le Syphilitique... mais Une Autopsie à La Morgue, Le Squelette L'Opérée ou La Tête de Mort ressemblent davantage à ce qu'on pourrait trouver dans le journal intime d'un étudiant en médecine ou à un article de journaliste, purement descriptif, qu'à une véritable nouvelle.
Et le fantastique dans tout ça? Il y en a un peu, mais c'est clairement davantage un élément du décor que le coeur de ces nouvelles, qui ne s'intéressent nullement à la vie après la mort, aux esprits et autres manifestations venue de l'au-delà. Ce qui obsédait l'auteur, à l'évidence, ce n'était pas la Mort avec un M majuscule, mais bien la mort banale et ordinaire qui nous attends tous...
Alors faut-il lire Le Livre De La Mort? J'ai bien évidemment un avis sur la question... Mais s'agissant d'un sujet aussi grave, personnel et donc éminemment subjectif, je préfère laisser le soin à chacun de décider s'il a envie de plonger dans l'univers imaginé par Édouard Ganche.

Didier Giraud

Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)

Yozone, 29 mars 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

La Mort dans tous ses états: tel pourrait être le sous-titre de ce volume composé au début du XXe siècle, et que Philippe Gindre nous permet de redécouvrir.
L'ouvrage d'Édouard Ganche, publié en 1909 et épuisé depuis des lustres, renaît aujourd'hui tel que son auteur l'a voulu, lorsqu'il le remania peu avant son décès en 1945. Idéal, et même mieux: augmenté d'indispensables documents pour mieux saisir la personnalité de ce médecin passionné de Chopin.

Édouard Ganche était fils de médecin. Très jeune, il développe un goût pour l'anatomie et un insatiable intérêt pour le corps humain, qui le conduiront à marcher dans les pas de son père qu'il aura pourtant vu mourir, incapable de se soigner, lui qui sauvait des vies. Au début du siècle, son internat le conduit régulièrement à la morgue. C'est alors qu'il écrit les nouvelles qui forment « Le Livre de la Mort ».
Lui, le médecin, ne craint pas la mort: il sait qu'on ne peut lui échapper. Aussi enjoint-il ses contemporains à profiter de la vie, et à penser, modérément, à sa fin.
Modérément, car le mieux est l'ennemi du bien, et si la Mort est toujours au bout du chemin, il faut se garder d'y trop penser, et d'en oublier la vie.
Ces nouvelles fantastiques racontent des expériences au contact de la mort: à l'hôpital, la morgue, au funérarium, dans un cimetière... Chacune narre une vie qui côtoie la mort quotidiennement, sans heurt, parfois jusqu'à un déraillement qui provoque la folie. Mais souvent, il n'y a que la routine de ceux qui partent.

Car le fantastique d'Édouard Ganche tient plus de la suggestion, à la façon de Lovecraft, que de l'inclusion d'éléments extraordinaires. L'auteur décrit cliniquement les corps, les maux... Ce sont ses personnages, au contact des cadavres froids ou encore tièdes, qui soudainement se mettent à avoir des hallucinations: ils croient entendre des bruits, s'imaginent avoir vu un mouvement, comme cet employé de «La Cave aux cercueils» oppressé par son lieu de travail.
Ganche ne cherche pas à faire peur, même si le résultat est là. Il ne fait que, de son son propre aveu, dresser un panorama de la Mort, afin de nous permettre de mieux l'appréhender, et moins la craindre. Pour cela, il évoque le fait-divers, avec «L'Enterrée Vive», ou le train-train des hospices dans «L'Opérée».
Ce refus du spectaculaire, du fantastique à proprement parler, donne au recueil un style particulier, un ton d'observation presque médical (même si la narration parfois à la première personne nous offre de beaux passages d'introspection) et, dans cette dédramatisation de la mort, on réalise une nouvelle fois (ou plutôt, en 1909, pour la première fois) que c'est l'Homme qui, par son esprit et son imaginaire, donne tant de force à la Mort, et lui offre une telle emprise sur sa vie et le moindre de ses gestes.
Au travers de ces 14 textes, dont la diversité balaie tout le spectre du trépas, mais aussi de la vie (et notamment celle des «monstres»), on La frôle, on L'esquive parfois, on La voit omniprésente à notre côté. Elle attend son heure, et ne vient jamais avant.

En postface, plusieurs documents viennent agréablement compléter la réception, en 2012, de cet ouvrage centenaire. Commencer le livre par là éclaire l'ouvrage: une biographie d'Édouard Ganche, par Philippe Gindre, où sont expliquées tant sa jeunesse que sa passion adulte pour l'oeuvre de Chopin. On le voit déjà, la Mort est ici aussi un thème majeur, prégnant dans ce début de siècle, comme l'article suivant, «La Mort en face», par Philippe Gontier, le développe avec une culture savante qui ravira les bibliophiles.
L'éditeur n'a pas non plus manqué de clore l'ouvrage sur la revue de presse de l'époque, qui salue le livre et ses indéniables qualités.
À notre époque partagée entre net recul de la pensée (philosophique ou religieuse) de la mort et images permanentes de cadavres (des accidents de la route aux séries policières), « Le Livre de la Mort » n'a rien perdu de sa force, grâce à son postulat d'observation neutre et froid du phénomène. Si hier l'auteur nous poussait à penser sans crainte à la mort, aujourd'hui il nous rappelle qu'il est bon d'y penser parfois, et de nous rappeler que, encore et toujours, elle n'est jamais loin.

Nicolas Soffray

Le Livre de la Mort (Édouard Ganche)

Sueurs Froides, 11 mars 2012.

Le Livre de la Mort, recueil de nouvelles d'Édouard Ganche.

Le Livre de la Mort d'Édouard Ganche (éditions La Clef d'Argent) s'ouvre sur «Une autopsie à la morgue», un incroyable texte d'horreur médicale, au vocabulaire précis et au réalisme choquant, digne d'un rapport de légiste. Tout est dans le titre de ce récit sans intrigue, perturbant au possible.
Les autres textes, qui racontent généralement, quant à eux, une histoire, sont d'un macabre achevé. On pense à des films comme Blue Holocaust, Necromantik (le terme « nécromantisme » figure en toutes lettres dans l'une des nouvelles) ou Aftermath. On pense aussi à la littérature de l'effroi d'un Edgar Poe ou au Théatre du Grand-Guignol. André De Lorde est fort justement cité dans l'un des passionnants documents présentés en fin d'ouvrage, des études signées Philippe Gindre et Philippe Gontier (du Boudoir des Gorgones) tant sur l'oeuvre que sur l'auteur. 70 pages d'érudition après 190 pages de pure littérature.
Citons le romantisme morbide du «Squelette», de «L'agonie» ou de «Amour et drame d'hôpital» (sur l'infection, comme d'ailleurs «Le syphilitique», des textes puissants qui trouvent encore leur résonnance aujourd'hui).
Evoquons aussi les délires horrifiques de «L'enterrée vive» (la « résurrection », très forte),
«La cave aux cercueils» (la scène cauchemardesque des insectes) ou «La danse des morts» (qui aurait pu s'intituler «Danse Macabre»).
Ces 13 textes ont en commun le même thème: la mort. La mort et la putréfaction. Malgré quelques passages saisissants, proche du surnaturel ou del'onirisme, on est plus dans un macabre naturaliste que dans le fantastique.
On a rarement vu les outrages du trépas, infligés à l'enveloppe charnelle, aussi complaisamment décrits en détails minutieux et fouillés. Devant les ravages de la mort, le lecteur est pris de dégoût, saisi d'horreur. Le sentiment d'impuissance, terrible, le gagne au fil de sa lecture. Il y aurait tant de passages à citer. Ganche joue autant sur la peur que sur la fascination inspirées par la Faucheuse, souvent dans ce qu'elle a de plus organique.
Jamais un titre ne fut mieux choisi. Le Livre de la Mort, écrit en 1909, est sans doute LE livre ultime sur la mort.
Il y a toujours des grincheux et des censeurs pour reprocher les excès de l'horreur actuelle, moins policée que l'épouvante à l'ancienne. Qu'ils lisent donc Édouard Ganche, ils comprendront leur douleur.

Patryck Ficini

Avec elle (Sylvie Huguet)

L'Agrégation n°455, mars 2012.

Avec elle, recueil de nouvelles de Sylvie Huguet.

«Avec elle»: le titre du nouveau recueil de nouvelles de Sylvie Huguet ne doit pas nous égarer, cette figure centrale que l'on retrouve de nouvelle en nouvelle, n'est pas celle d'une femme aimée, mais bien au contraire celle d'une femme redoutée, la Mère. Madame Lepic et Folcoche ont déjà inscrit dans notre mémoire de lecteur le négatif du modèle maternel traditionnel. Mais ici, à travers les variations que décline la romancière, la mère accable l'enfant -- fille unique toujours -- d'un amour violemment possessif, instrument de chantage dans un scénario perpétuellement réinventé de victime face au Père, figure ambiguë dans la perception de la petite. À celle-ci, sur qui pèse sans répit une terreur diffuse, il faut des échappatoires pour s'évader de cet univers délétère: d'une nouvelle à l'autre nous en découvrirons les modalités, l'enfant trouvant dans son amour de la nature, son intime familiarité avec les animaux et son accès à des mondes oniriques, les clés d'un salut qui ne revêt pas toujours la forme attendue.
Capable de rendre l'atmosphère étouffante de ces huis clos avec une cruauté de l'écriture qui éprouve le lecteur, Sylvie Huguet excelle à l'opposé à peindre la nature et ses créatures avec une sensibilité et une délicatesse qui le ravissent.

Anne-Marie Lucas

Scribuscules (Jacques Fuentealba)

ActuSF, 15 février 2012.

Scribuscules, recueil de nouvelles de Jacques Fuentealba.

Un des plus colossaux petits recueils de nouvelles jamais publié.
Jacques Fuentealba n'est pas à son coup d'essai en littérature puisqu'il a déjà publié un roman, Le cortège des fous, une vingtaine de nouvelles dans les pages de fanzines tels que Black Mamba ou Borderline et dirigé plusieurs anthologies pour le compte des éditions Malpertuis, Parchemins et traverses... Il est également traducteur, une activité qui a récemment conduit à sa nomination par contumace pour le très convoité prix Razzie 2011 avec sa version française de La sagesse des morts de l'auteur espagnol Rodolfo Martinez. Alors que son second roman, Ordalie, est sur le point de paraître et d'inaugurer une série sur Salem, plongeons-nous dans Scribuscules, un recueil bref et pour le moins insolite...
C'est l'histoire du Proxien qui rencontre un Morg dans un téléporteur et qui...
En fantasy comme en science-fiction, la mode des pavés et des séries interminables semble avoir encore de beaux jours devant elle. L'action provoquant fréquemment une réaction, nous pouvons cependant constater ces dernières années l'émergence d'un intéressant courant de microlittérature, voire même de twitterature. La science-fiction n'est pas en reste, comme le prouve le succès du prix Pépin qui récompense chaque année des textes d'une longueur maximale de trois cent signes. Au sein du petit univers de la littérature minimale, Jacques Fuentealba est l'un des auteurs les plus prolifiques, ce qui est certainement loin d'être facile puisque la brièveté d'une micronouvelle demande non seulement une grande attention à la précision de sa formulation mais aussi une production importante et variée pour l'auteur qui souhaiterait la voir publiée en volume. Scribuscules s'inscrit dans ce courant qui se prête particulièrement bien aux traits d'humour, à tel point que l'on pourrait se demander si la microlittérature ne serait pas simplement une nouvelle manière de raconter des blagues... Et pourquoi pas ?
Les plus courtes sont les meilleures...
Il est souvent assez difficile de chroniquer un livre de nouvelles, alors le jour où paraît un recueil qui en contient trois-cent-soixante-cinq... Heureusement, l'auteur a eu la bonne idée de les classer par thèmes : les vampires, les mythes, le golem, l'exploration temporelle... Cela donne un recueil suffisamment varié pour que chacun y trouve son compte. Le chapitre sur les lovecrafteries, par exemple, ne manquera pas d'éveiller l'intérêt des adorateurs de Cthulhu. Tous les textes ne sont cependant pas mémorables, loin de là, mais il émerge parfois une formule qui fait mouche, une remarque qui fait sourire. Il est assez malaisé de porter un jugement définitif sur une telle compilation puisqu'il faut tenir compte du fait que Scribuscules est un livre dans lequel on a certainement plus de plaisir à picorer une histoire de temps à autre qu'à le lire d'une seule traite. Avant de vous décider et pour faire plus ample connaissance avec le petit monde de la micronouvelle, rendez-vous sur le blog de La fabrique de microlittérature sur lequel vous pourrez retrouver Jacques Fuentealba aux côtés de quelques joyeux compères et commères tels que Nathalie Dau ou Karim Berrouka. Scribuscules n'est peut-être pas un des chefs-d'oeuvre du domaine de la short short story mais à défaut, son prix modique et son format réduit en font un très fécond recueil de texticules à la portée de toutes les bourses...

Fred Combo

La mémoire de l'orchidée (François Fierobe)

Yozone, 19 février 2012.

Un club sans nom, des objets impossibles, une ville introuvable à qui la cherche... Nombre de bizarreries sont recensées ici, dans une tentative de l'esprit humain d'informer, de partager, et peut-être de comprendre ces choses qu'il entrevoit et qui lui échappent.
François Fierobe nous invite, dans ce recueil de nouvelles, à de nombreux voyages. Il va s'agir de voir la frontière, pas n'importe laquelle: celle de notre esprit, de notre compréhension, de notre acceptation de l'étrange, de l'illogique, de l'impossible.
Dans un style à la fois riche (côté vocabulaire) et sobre (un ton d'encyclopédiste domine notamment la seconde partie), l'auteur commence par ressusciter l'ambiance des clubs anglais, avec «les archives du club sans nom» : trois textes relatant des aventures survenues aux membres du(non)dit club.
«La Mémoire de l'Orchidée», éponyme du recueil, voit le narrateur tester une drogue exotique qui lui révèle la véritable beauté, et la véritable couleur de notre monde, avant d'effacer totalement son existence de la réalité, laissant le personnage en proie au doute, non de ce qu'il a vécu, mais de la réalité désormais terne qui l'entoure. Magnifique entrée en matière en dégradés de rouge, parfaitement illustrée par Sébastien Hayez en couverture.
«Une Méditation chez Darwin» est une brève affaire de fantômes à tiroirs, pourrait-on dire, plus légère, où l'on sent que l'auteur, sans laisser faiblir son style, s'amuse, et nous avec lui. Le jeu se poursuivra d'ailleurs avec la 3e partie de l'ouvrage, "estaminets et sortilèges", dans laquelle «Chassé-croisé au café Dante» reprend la même trame, et la tord un peu plus. «La Terrasse des âmes perdues», qui suit, est dans le même registre, mais une forme de poésie vient s'ajouter à l'étrange.
Mais terminons déjà le début. Avec «La ruelle aux empuses», le lecteur accompagnera deux membres du club dans une étrange expédition, à la recherche d'un lampadaire manquant les soirs de brouillard. Découvrant une ruelle gothique, les deux hommes vont passer de l'autre côté du miroir, et bien vite en revenir. Frôlant la terreur lovecraftienne, cette nouvelle est un véritable hommage au Maître de Providence : la tension monte, description après description, jusqu'à l'horreur indicible. Indicible car refusée par l'esprit même, qui veut nier tout ce qu'elle est, et jusqu'à sa propre existence, tant ce fait même peut mettre en péril la santé mentale. Certainement la nouvelle la plus horrifique du recueil, mais preuve supplémentaire du talent de l'auteur.
Avec «Artefacts et singularités», nous entrons dans une sorte de «catalogue de l'impossible, de l'improbable mais pourtant...». «Géométries caniculaires de Rascanges» se présentent comme la critique d'un livre introuvable inventoriant des objets mystérieux, rompant avec le possible, et tous venus d'une ville, Rascanges, qui vient à vous car qui veut y venir ne trouvera pas son chemin. Tout cela fleure bon le fantastique de la vieille école, et la plume de François Fierobe fait merveille.
Listant tout un tas d'impossibilités physiques, la nouvelle détaille les expériences menées pour comprendre ces objets, quand bien même cela semble impossible. L'auteur nous évoque les semperfixines, qui s'accrochent définitivement n'importe où, même en l'air; les récurrines, sorte de balles rebondissantes qui reviennent à leur lanceur même si les lois de la physique devraient les en empêcher; les flacons jumeaux de Rabelais, qui n'ont qu'une face: intérieure ou extérieure. Le premier peut être rempli mais pas saisi (puisqu'il n'a pas de face extérieure), le second peut être saisi mais pas rempli...
En adoptant le point de vue des rédacteurs de ces tentatives de compréhension, citant abondamment l'auteur initial de l'inventaire de ces objets, l'auteur nous fait totalement adhérer à la potentialité de l'existence de tels objets, quand bien même notre premier réflexe, à la lecture de leurs propriétés, aura été l'incrédulité.
Certes un peu austère, malgré la fantaisie des artefacts, en raison de la rigueur scientifique observée, cela n'en demeure pas moins mon texte préféré, car le plus dépouillé de tout effet littéraire et pourtant le plus fictionnel. La preuve que même la science peut nous égarer au-delà des sentiers balisés...
L'auteur poursuit dans la voie des objets bizarres avec «Le Bureau des Objets Maudits» et «La Brocante aux Fantômes», où le protagoniste voit ses pas le mener à la précitée Rascanges, dans deux boutiques remplies d'objets à même de bouleverser la notion du réel et de l'étrange. Chacune contient suffisamment de micro-histoires entourant le moindre objet qu'il y aurait eu matière à des romans, et pour autant on n'a pas la sensation que l'auteur gâche son matériau, bien au contraire: l'accumulation, en un seul lieu, de toutes ces bizarreries en circonscrit quelque peu l'influence, et on saura ainsi le reste du monde exempt de ces étrangetés propres à faire perdre l'esprit.
Ayant déjà évoqué plus haut deux des trois textes qui forment la dernière partie, je terminerai avec le tranquille mais presque frustrant (jusqu'à la chute !) «À l'enseigne du Curé Vert», où l'histoire vaut tout autant que son narrateur. Après la complexité intellectuelle des objets de Rascanges, un peu de légèreté n'est pas de refus, comme une lente décompression après une plongée en eaux troubles...
«La Mémoire de l'Orchidée», en sus d'une écriture érudite à chaque ligne, est à placer sur l'étagère des originalités profondément marquantes. Sans aller détrôner à mes yeux l'inestimable «Cité des saints et des fous», ce petit bouquin très dense ne sera pas à ranger bien loin.

Nicolas Soffray

La mémoire de l'orchidée (François Fierobe)

Sueurs Froides, 12 février 2012.

La mémoire de l'orchidée, recueil de nouvelles de François Fierobe.

LA MEMOIRE DE L'ORCHIDEE n'est pas un giallo, malgré son titre, mais un étonnant recueil de nouvelles fantastiques souvent très courtes.
En grande partie, cet ouvrage de la Clef d'Argent traite d'objets fabuleux, magiques ou maléfiques. François Fierobe dresse un catalogue imaginaire ( ?) d'artefacts hantés, possédés et enchantés que l'on peut admirer dans les inquiétantes échoppes de la petite ville de Rascanges. Citons, parmi de nombreux autres, la barkerienne cagoule d'exécuteur qui étrangle et égorge (avec des dents !) celui qui la porte ou encore la poupée amputeuse, absolument terrifiante. La grande force de Fierobe est de parvenir à rendre crédibles, quasi vraisemblables, ces inventions diaboliques, par des descriptions précises autant qu'érudites.
Bien sûr, on le comprendra, ces textes courts sont à lire petit à petit, gorgée après gorgée, et non d'une traite, au risque d'en perdre tout le sel. Ce qui est souvent une caractéristique de la nouvelle l'est encore davantage ici -même si nous ne sommes pas en présence de micro-nouvelles à la Jacques Fuentealba (SCRIBUSCULES, même éditeur).
Fierobe a une vive imagination. Nombre d'écrivains se contenteraient d'un SEUL de ces objets pour l'intégrer dans une intrigue et en faire le sujet d'une novella... ou d'un roman ! Ce recueil est une véritable claque assénée aux « commerciaux » de la littérature » qui penseraient ici à du gaspillage. Pensez un peu : il y a de quoi faire 50 bouquins dans ce seul recueil !
LA MEMOIRE DE L'ORCHIDEE commence cependant plus classiquement, par de « vraies » nouvelles : LES ARCHIVES DU CLUB SANS NOM, un club qui en rappelle d'autres comme le Club de Curiosités de Francis Thievicz (éditions de L'Antre ; éditions Hérésie). Avec notamment une nouvelle effrayante qui fait penser à du Jean Ray en grande forme : LA RUELLE AUX EMPUSES.
On ne peut qu'être satisfait d'une virée à Rascanges et même, soyons fous, souhaiter de tout coeur l'existence d'une telle ville !

Patryck Ficini

Trains de cauchemar (Philippe Gontier)

Yozone, 11 février 2012.

Trains de cauchemar, anthologie d'épouvante et d'insolite ferroviaires de Philippe Gontier.

Le train est aujourd'hui l'un des moyens de transport les plus sûrs au monde (entendez par là qu'il fait peu de morts par an, même s'ils sont nombreux en cas d'accident). Il n'en a pas toujours été ainsi: à ses débuts, il inspire crainte et méfiance. Un violent incident lors de son premier trajet, en 1830, tue le député de Liverpool, son plus ardent défenseur. La science appuie les divagations qui attribueraient à ce déplacement rapide des corps (30 km/h!) de graves conséquences sur la santé physique et mentale...
Et quand enfin vient la banalité sereine d'un usage désormais admis, ce sont les assassins qui se mettent à sévir dans les wagons!
Le train fait peur. Et cela bien avant les publicités de la SNCF. Si le train est aujourd'hui un moyen de transport banal et sûr, c'est le résultat de près de deux siècles d'évolution de la technique et des mentalités.
Les premiers trains font peur: déplacement à des vitesses inimaginables (30 km/h en pointe...)et défilement du paysage trop vite pour la bonne santé mentale, fumée de charbon nocive, inconfort et promiscuité dérangeante des wagons, et bien sûr violence sanglante des accidents de voie.
Le XIXe siècle étant aussi amateur de sensationnel morbide que le XXe ou le XXIe, la presse puis la littérature ont bien vite relayé les accidents liés au train, pour faire naître un autre mal du siècle, l'"angoisse ferroviaire". Le train, de la machine à l'idée même du voyage à son bord, devient source de peur.
Philippe Gontier (du fanzine «Le Boudoir des gorgones», spécialiste des littératures anciennes du fantastique et de l'étrange) a patiemment collecté les 26 textes de cette anthologie, qui témoignent de la présence régulière de ces faits-divers en une des journaux, au point que de nombreux auteurs ont vu là matière à écrire.
Citant Maupassant, Level, Schwob, Zola (comment ne pas penser à «La Bête humaine»?) et d'autres tombés dans l'oubli, il classe et décrypte les terreurs de l'époque: accident de voie, volontaire ou non; perte de contrôle et déraillement; mais aussi d'autres maux: maladies se propageant à grande vitesse (!) d'un pays à l'autre grâce au train, fous assassins poignardant ou violant dans les wagons...
La violence de la machine est l'écho de la violence des hommes qui la côtoient, techniciens comme passagers, et personne n'est exempt de l'influence diffuse qu'elle exerce, comme si les seuls rails étaient synonymes de danger.
Lieu mobile, hors du temps, le train est forcément propice au fantastique, au contact avec l'au-delà, et donc la mort quand bien même le voyage devient de plus en plus sûr. On notera également le caractère anticipatif des trois derniers textes, qui prouve que le train, même devenu quotidien, n'est pas pour autant déparé de son manteau de peur: la vitesse toujours croissante ou un éventuel tunnel sous-marin viennent s'ajouter aux sources d'inquiétude...
Critiquer des textes du XIXe siècle, rassemblés certes ici mais publiés très diversement, en écho à une actualité plus ou moins immédiate, dans une époque d'innovation rapide et effrayante d'un engin bruyant et fumant, n'aurait pas eu grand sens. On a affaire à un style populaire, des plumes parfois élevées à l'école du feuilleton journalistique. On ne cherchera donc pas systématiquement la qualité littéraire (même si elle est plus présente qu'on pourrait s'y attendre), et, en replaçant les textes dans leur contexte, on appréciera plutôt la force d'évocation des mots, souvent les mêmes, train et terreur, et pourtant différents, comme les sensations qu'ils procurent.
Quoi de mieux, pour vous sortir de la banalité du trajet quotidien en transport en commun, que la lecture de ces textes, soigneusement commentés? Au-delà d'un petit frisson matinal, vous y trouverez une bonne dose de connaissances sur les débuts du rail, et un étonnant portrait de la société du XIXe, qui vous poussera, en creux, à vous interroger sur votre propre rapport, peut-être trop banal et détaché, au train.
Quelques extraits sont lisibles sur le site de l'éditeur, comme un avant-goût du voyage...
Prêts à embarquer?

Nicolas Soffray

Captifs de Terroma ? (Jonas Lenn)

Scifi-universe.com, 31 janvier 2012.

Captifs de Terroma ?, roman de Jonas Lenn.

Coolter et Quincampoix sont de retour après avoir trouvé la momie géante dans les souterrains du Vieux Mans. Ils ont donc un indice prouvant Terroma n'est pas une chimère et Wallace Buchanan était donc sur la bonne piste avec sa spirale de Lug.
Les deux compères se lancent donc sur les traces du monde parallèle et leur chemin croise celui de Léon Bollée, le célèbre inventeur et constructeur automobile qui met à leur disposition un véhicule bien singulier...
Jonas Lenn nous livre avec Captifs de Terroma? son septième roman qui est lui-même la suite de son premier roman, La spirale de lug, déjà paru aux éd. la Clef d'argent. Nul doute les fans des premières aventures de Quincampoix et Coolter apprécieront.
Evidemment, il paraît essentiel de lire les aventures de nos deux héros dans leur première aventure avant d'entamer la lecture de ce roman. On appréciera alors plus facilement les allusions évoquées ici et là.
Captifs de Terroma? est, à l'instar de son grand frère, une enquête fantastique où la personnalité des deux personnages apportent ce petit côté léger à l'histoire. L'humour est un atout dans la joute verbale qu'ils se livrent continuellement.
On s'amuse aussi du côté un peu old school de l'auteur lorsqu'il nous emmène volontairement et de manière spectaculaire à travers l'espace temps, tels des sliders steampunk.

Manu B.

Isidore et le premier empereur (Pierre Stolze)

Yozone, 31 janvier 2012.

Isidore et le premier empereur, roman jeunesse de Pierre Stolze.

Isidore, ado presque comme les autres, désespère de devoir accompagner ses parents sur un site gallo-romain des Vosges pour aller observer l'éclipse de cet été 1999. Mais le phénomène céleste le transporte dans le temps, et il se réveille 2000 ans plus tôt en Chine, dans le tombeau du premier empereur Qin.
Avec la sauvage (et jolie) Imina, venue quant à elle d'un passé plus lointain, Isidore va tenter de retrouver son temps, et de se sortir des manigances de la cour impériale.
Quelle meilleure porte à l'Histoire qu'un roman d'aventures? Un brin de SF pour un saut dans le temps, et Pierre Stolze nous propose un étonnant voyage à la cour de Qin Shi Huangdi, le fameux empereur au tombeau immense gardé par son armée de soldats de terre cuite.
C'est une véritable aventure pour notre ado Isidore, loin de ses parents babas-bobos: un voyage à rebrousse-temps jusqu'à 2000 ans avant son époque, et la découverte d'une société très différente. Tombé dans le mausolée impérial, Isidore va être le témoin des travaux titanesques de ce monument, semblables à la construction des pyramides égyptiennes, car le tombeau est construit dès le début du règne de l'empereur!
Isidore ne s'éloignera guère du palais, aussi l'auteur ne nous noie pas sous une pléthore de connaissances sur la Chine antique. Néanmoins, extrêmement bien documenté, nous voyageons autant que notre héros, avec un luxe de détails qui devrait donner à la plupart des lecteurs l'envie de se plonger dans de beaux livres illustrés sur la période.
Mais Pierre Stolze ne nous fait pas une simple visite touristique. Son histoire est un vrai roman d'aventures, où rien n'est laissé au hasard, et pas (surtout pas!) l'arrivée d'Isidore dans le passé.
En effet, comme notre jeune héros et son amie Imina vont le découvrir, certains lieux renferment une grande force tellurique, et les constructions que les hommes y élèvent, consciemment ou non, les renforcent! Ce qui explique que les deux ados aient été "aspirés" dans le temps, présents au bon endroit lors d'un phénomène astronomique puissant. Mais Isidore va découvrir que c'est aussi la raison de la construction du tombeau impérial: l'empereur cherche à obtenir la vie éternelle, et espère bien que les êtres qu'il a pris dans son filet tellurique pourront l'y guider... ce qui n'est pas du goût de son fils et héritier, qui va tout faire pour empêcher Isidore et Imina de révéler les secrets qu'ils peuvent détenir à ce sujet...
Aventures donc à foison, où l'action trépidante succède à de calmes cérémonies typiques de la culture chinoise, durant lesquelles on peut dire les pires horreurs sans hausser le ton. Pour nos deux héros, repartir dans le temps va devenir une question de survie...
On appréciera la dernière partie, dans laquelle Pierre Stolze nous offre une conclusion à la hauteur de son histoire, et l'épilogue nous annonce qu'Isidore, en bon ado amoureux, fera tout, dans un prochain volume, pour retrouver son Imina...
Perle de connaissance, d'humour et d'aventures sous une plume de grande qualité, «Isidore et le Premier Empereur» a tout ce qui fait un bon roman jeunesse qu'un grand enfant saura aussi apprécier. Merci à La Clef d'Argent de le rendre à nouveau disponible, dans une version retravaillée par l'auteur.

Nicolas Soffray

Trains de cauchemar (Philippe Gontier)

Sueurs Froides, 29 janvier 2012.

Trains de cauchemar, anthologie d'épouvante et d'insolite ferroviaires de Philippe Gontier.

«Alors je vis qu'au bout de son bras droit une chose sanglante, broyée, informe, une bouillie de chair, d'os et de sang, pendait.» (Maurice Level, P. 183)

Les Aventuriers de l'Art Perdu s'associent aujourd'hui à la Clef d'Argent pour l'édition d'un ouvrage tout à fait dans l'esprit de leur BOUDOIR DES GORGONES.
TRAINS DE CAUCHEMAR, anthologie ferroviaire comme son titre l'indique, est le premier volume d'une nouvelle collection de la Clef (qui les multiplie avec bonheur ces dernières années). Terreurs Anciennes est entièrement consacrée au fantastique et à l'épouvante d'autrefois. Un second recueil sur les trains devrait d'ailleurs suivre.
TRAINS DE CAUCHEMAR contient 26 textes (nouvelles ou extraits de romans pouvant se savourer indépendamment de l'oeuvre complète), écrits par des stars comme Maupassant, Zola, Lorrain ou Level (LE CRIME DE LA RUE PERGOLESE, brillant) mais aussi (et c'est là, forcément, le plus intéressant) par de « grands » oubliés de l'histoire littéraire comme Pierre Vernon, Paul-Hubert ou Jean Jaubert.
TRAINS DE CAUCHEMAR se divise en 3 parties (noir, fantastique et anticipation, pour faire simple) ; c'est la première, forte de 19 textes , qui est la plus impressionnante avec ses récits d'agressions et de mutilations en wagon et ses nouvelles-catastrophes (comme il y a des films du même nom). Deux genres inspirés des faits divers du XIXème siècle, comme l'attestent la préface de Philippe Gontier et des documents fournis en annexe (pour aller plus loin). Des récits qui reflètent les craintes et les angoisses d'une époque où, déjà, tout progrès technologique laissait craindre le pire.
Les trains... Cette vitesse affolante, cette promiscuité obligatoire, ces bêtes quasi aveugles qui foncent dans les ténèbres chargés de victimes et d'assassins potentiels, quand ils ne courent pas au déraillement et à la collision obligatoires. Les auteurs, Zola en tête avec LA BETE HUMAINE (et son tueur fou), décrivent souvent les trains comme des monstres.
Tous ces textes ont en commun la peur qu'inspire le chemin de fer, pas même toujours surnaturelle. Les textes les plus noirs sont déjà à l'origine de certains romans policiers ferroviaires, avec leur cortège de crimes en lieux clos.
Tous les récits sont complétés par des postfaces passionnantes qui nous en apprennent, quand cela est possible, un peu plus sur leurs auteurs. Certains, comme le Jaubert du génial récit-catastrophe LE TUNNEL DE GIBRALTAR, resteront au moins un temps de parfaits inconnus. Le chercheur et découvreur de talents et merveilles sait bien qu'il ne faut jurer de rien : une revue obscure (ou non spécialisée) peut receler en son sein un écrivain qui l'est encore plus mais qui ne devrait pas le rester, serait-il l'auteur d'un seul coup de génie.
TRAINS DE CAUCHEMAR répare donc des injustices et tient toutes ses promesses (même si certains auraient pu désirer lire une anthologie uniquement fantastique, ou seulement composée de récits complets).
Gageons qu'après l'avoir lue, on ne prendra plus le train, même aujourd'hui, de la même manière. Malgré les progrès technologiques, les trains peuvent encore, en ce siècle, demeurer des objets de peur. Délinquants, fous furieux et accidents n'ont pas disparu. Quant aux spectres et aux créatures de l'au-delà, n'en parlons même pas!

Patryck Ficini

La Spirale de Lug (Jonas Lenn)
Yozone, 8 janvier 2012.

La Spirale de Lug
, roman de Jonas Lenn.

La mort de son vieil ami, le Père Wallace Buchanam, a secoué Coolter : Quincampoix le trouve tout hébété. Pour le revitaliser, ils décident de mener leur enquête, car le bon curé sarthois n'est pas mort naturellement.
Coolter découvre alors la face cachée de son vieux camarade. Fidèlement secondé par Quincampoix au mieux de ses capacités, le détective anglais va plonger dans les mystères de la Spirale de Lug, un mystérieux passage vers une autre terre, passage convoité par la Garde Noire, une bande de pas-jojo qui fait tache dans le patrimoine historique du Mans.
«La Spirale de Lug» est une petite réussite. Petite, car avec ses 140 pages, elle se dévore, avec délectation, et comme une friandise on se mord les lèvres après l'avoir finie. Fort heureusement, si on boucle l'enquête sur la mort du Père Buchanam, le mystère de la Spirale de Lug n'est pas entièrement levé, et on poursuivra avec plaisir l'aventure dans « Captifs de Terroma? », le tome suivant.
Certes, le bouquin est mince, et peut paraître cher, mais Jonas Lenn, certes à l'époque débutant, aujourd'hui éclectique et talentueux, nous en donne pour plus que notre argent.
La collection Ténèbres & Cie, initié par Philippe Gindre et Christian Hibon, nous ouvre les portes de l'IEA, l'Institut d'Ethnocosmologie Appliquée, le service d'étude des trucs bizarres le plus pointu du Jura (le siège est à Dôle), voire du monde. Jonas Lenn en reçoit les clefs, et fait honneur à la maison.
Coolter et Quincampoix sont bien entendu des pastiches de Holmes et Watson. Le détective anglais n'a rien à envier au héros d'Arthur Conan Doyle, et fait même montre d'une plus grande culture et d'un humour dont l'à-propos est parfois désarçonnant, tout comme les exclamations, en anglais dans le texte (tels "Wonderful!" ou "Thunder!"). Isidore Quincampoix, en bon old chap, endosse pour sa part le triste rôle du faire-valoir, un peu lourdaud de corps comme d'esprit, rétif à l'action acrobatique ou aux investigations ténébreuses, opaque à des raisonnements qui semblent lumineux à son collègue, mais toujours fidèle au poste, d'un grand secours parfois à son insu, quand son pragmatisme (ou sa frilosité) ne sauve pas le duo des conséquences fâcheuses de l'impétuosité de Coolter. Mais les deux amis savent se retrouver autour des plaisirs simples d'un bon pub (encore qu'ils se font de plus en plus rares...).
Dans cette aventure sarthoise, loin des monts jurassiens, Jonas Lenn se fait notre guide au Mans, enracinant sa prose dans une connaissance savante de la ville, qu'il attribue à Coolter, mais qui n'assomme pas le lecteur. Il en va de même des multiples citations fort érudites dont Coolter émaille l'enquête sur la mort de son ami. Ramenant dans leur sillage un jeune séminariste, les deux esprits s'affrontent amicalement à coups de références, laissant souvent Isidore à la traîne. Du roman se dégagent quelques intéressantes esquisses de réflexion sur la religion, le fait de croire ou non, et le respect de la foi d'autrui, qui s'applique également au mystérieux chemin vers Terroma qui est au centre de cette affaire.
On croit ressentir une verve à la Michel Audiard au détour de certaines répliques, l'argot laissé de côté au profit de termes riches, parfois désuets, qui brouille un indicateur qui fait défaut : on sera bien en peine de dater ces aventures. Les derniers chapitres, pour les novices de l'IEA, réservent quelques surprises de taille, qui font définitivement pencher cette enquête en milieu rural vers le steampunk (ou plutôt, comme le dit la 4e de couverture, sa version française : le gazopunk). Que les craintifs se rassurent, la touche est légère et n'entache en rien l'aspect thriller-ésotérique-avec-des-nazis et le côté feuilleton milieu XXe revendiqué par la couverture.
C'est juste un peu tout ça à la fois, et plus encore...
Enfin, saluons la qualité du travail de Sylvain Chevalier, qui signe non seulement la couverture mais également les planches illustrées intérieures, qui ajoutent au charme rétro de ce petit bouquin.
On rit, on frissonne, on opine, on hausse le sourcil, on claque de la langue, on approuve du chef... Chaque paragraphe recèle de ces petits détails qui hissent la narration comme l'histoire un cran au-dessus du simple divertissement. Jonas Lenn n'en fait pas des tonnes, mais sait appuyer les traits des différents genres qu'il emploie, avec un sens du théâtral parfait pour cette histoire d'aspect fourre-tout, qui s'avère finalement un feu d'artifice sur le fond comme la forme.

Nicolas Soffray

Captifs de Terroma ? (Jonas Lenn)

Yozone, 8 janvier 2012.

Captifs de Terroma ?, roman de Jonas Lenn.

Après les évènements de «La Spirale de Lug», Coolter et Quincampoix, membres éminents de l'Institut d'Ethnocosmologie Appliquée de Dole (Jura, France, oui môssieur) se penchent sur l'étrange découverte qu'ils ont faite dans le sous-sol du Mans : un corps de géant parfaitement conservé, qui accréditerait la croyance du défunt Wallace Buchanam quant à l'existence de ces êtres, et potentiellement celle de Terroma, une autre Terre reliée à la nôtre par la Spirale de Lug.
Ni une, ni deux, avec les moyens de l'IEA et une mystérieuse voiture que ne renierait pas un célèbre agent au service secret de Sa Majesté, nos deux héros vont aller bien plus loin qu'ils ne s'y attendent... Et pas seuls, car le Mal(tm) rôde toujours...
C'est un vrai plaisir de retrouver nos deux héros, le très holmésien Coolter et le beaucoup plus frileux Quincampoix.
Tandis que «La Spirale de Lug» avait pris les atours d'une enquête, certes tiraillée entre tourisme sarthois et échanges philosophico-religieux, «Captifs de Terroma ?» s'oriente très vite sur la chasse à l'homme (Cornélius Gargano, le colosse capable d'ouvrir la porte de Terroma) avant de basculer dans une fantasy old school transgenre qui fait honneur aux grands noms du genre, Anne McCaffrey ou Gene Wolfe. Mais n'anticipons pas.
Je précise pour ceux qui auraient fait l'impasse sur le précédent volume qu'un petit résumé des évènements accompagne en incipit la dédicace à Jules Verne. Ce n'est qu'un pis-aller, qui renseignera sur les faits, à défaut d'enchanter par la langue. (Donc, mon conseil, lisez «La Spirale de Lug».)
En guise d'introduction, Jonas Lenn nous ouvre les portes de l'IEA, et l'Institut n'a rien à envier au MI-6. On sourira à l'arrivée du personnage de Marjorie Quioux, mécanicienne et spécialiste des technologies bizarres (non, j'ai pas dit "gadgets"), aussi à l'aise en salopette bleue couverte de cambouis qu'en robe du soir et cocktail à la main. Mieux que Miss Moneypenny.
C'est elle qui a eu l'honneur de désosser... examiner l'antiquité... la voiture découverte chez le Père Buchanam, et d'y découvrir un mystérieux artefact qui lui permet de voler ! Bon, c'est une Bollée Cénomane, pas une Aston-Martin, mais à cheval donné... C'eût pu être une 2 CV !
C'est donc au volant (et en volant) de cette merveille que nos deux héros, rejoints par Léon Bollée, le Manceau concepteur du véhicule, se mettent en chasse de Cornélius Gargano.
Et là tout bascule. Dans tous les sens du terme.
On s'y attend, ils vont franchir la porte de Terroma, ce qui donne lieu à de très belles pages pétries d'un fantastique noir, qui convoque les classiques du genre (corbeaux, ténèbres, orages) pour tisser une ambiance oppressante qu'on est à la fois déçu et soulagé de ne pas voir durer.
Terroma nous plonge dans une fantasy transgenre comme on n'en fait, malheureusement, guère plus. Les éléments scientifiques du steampunk et de la SF s'entrecroisent : des tourelles Tesla, des aéronefs de toutes sortes, monoplaces ou forteresses volantes... En plus des grands classiques de la SF cités précédemment, j'ai pensé à Edgar Jacobs, le créateur de Blake et Mortimer, et son album «Le Rayon U» qui employait avec l'Atlantide le même type de mélange science-fantasy. Ajoutez-y une touche celtique et vous visualiserez Terroma.
J'en ai déjà beaucoup dit sur l'histoire, je vous laisse quelques surprises sur les rencontres et mésaventures de nos héros dans cet autre monde.
La plume est toujours aussi bonne, et l'auteur ne manque jamais de nous surprendre, jusque dans son humour, des piques régulières entre Coolter et Quincampoix aux blagues filées (telle celle page 58, j'en ris bêtement rien que d'y repenser), véritable hommage aux jeux de mots dont Jean Tabary truffait ses «Iznogoud» (je varie mes influences).
Les références littéraires et musicales, comme dans le précédent volume, achèvent de faire de ce roman-feuilleton un texte captivant, haut-de-gamme, qui enrichit le lecteur sans pour autant lui bouder le plaisir du divertissement.
Si la fin n'est pas totalement fermée, elle clôt cependant cette aventure sans ambiguïté. Peut-être retrouverons-nous un jour la route de Terroma avec nos deux héros, mais sans nul doute la collection Ténèbres & Cie nous aura entre-temps fait vivre d'autres de leurs aventures.

Nicolas Soffray

Captifs de Terroma ? (Jonas Lenn)

Fantastinet, 2 janvier 2012.

Captifs de Terroma ?, roman de Jonas Lenn.

Après avoir retrouvé une momie «imposante» dans les souterrains du Vieux-Mans, Coolter et Quincampoix vont tenter de percer ce mystère, qui semble lié, d'une façon ou d'une autre, à la spirale de Lug et à la mort de Wallace Buchanam. D'ailleurs, ce dernier leur a d'ailleurs légué une étrange voiture...
Voilà un lieu qui pourrait être un jalon sur un chemin menant vers un monde parallèle. Peut-être même un point de départ. Un lieu d'où les voyageurs à petites jambes, autrement dit les humains, seraient... portés... vers Terroma.
Suite de la spirale de Lug, Captifs de Terroma nous permet de replonger dans les aventures de nos deux détectives... Avec une particularité de taille cette fois-ci, cela se passe dans un département que je connais bien (la Sarthe), je ne peux donc qu'apprécier.
Plus sérieusement, nous plongeons toujours plus loin dans le fantastique, à la recherche de géants qui semblent avoir rencontrés les hommes à un moment ou un autre. Cela nous permettra au cours de l'aventure de découvrir la Sarthe et de voyager en compagnie d'un des plus illustres personnages de notre ville à savoir : Léon Bollée.
Toujours entraînant, avec une bonne pointe d'humour, le récit, écrit dans un français «noble» (à défaut d'autres termes), vous permettra de passer un très bon moment.
J'ai cru voir quelques coquilles quand à la vie de Léon Bollée mais cela n'est que détail. Je suis curieux par contre de savoir si les références à l'Esperanto et son utilisation sont réelles ou romancées.... A creuser.

Allan Dujiperou
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